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L'anglo " rose " de la Commission Larose
N° 202 - septembre 2001

Y a-t-il un « anglo rose » ?
Pierre Dubuc
L’essentiel de l’approche de la Commission Larose est fondé sur l’idée qu’il se serait produit au cours des dernières années une transformation majeure au sein de la communauté anglophone du Québec. Celle-ci aurait abandonné sa lutte contre la loi 101 pour, nous dit le rapport, se concevoir « désormais partie prenante de l’affirmation du français comme langue de participation à la société québécoise et ses membres s’identifient comme citoyens du Québec » plutôt que comme citoyens du Canada. Il y aurait donc un « nouvel anglo », un « anglo rose » !

Tout l’échafaudage du concept de « citoyenneté civique et inclusive » repose en effet sur l’affirmation selon laquelle « les mentalités ont changé ». Il y aurait maintenant, affirme le rapport de la Commission, « une volonté commune d’avancer vers un projet social inclusif, de construire un espace commun de vie et d’abaisser les barrières qui divisent la société québécoise selon l’origine ethnique ».

La langue française serait donc « devenue naturellement la propriété de tous ceux et celles qui habitent le territoire du Québec » et le français, langue officielle, s’est mué « en langue de la citoyenneté québécoise ». La Commission en conclut que « l’héritage civique a remplacé pour toujours l’héritage ethnique ».

Nous aimerions bien croire avec les commissaires qu’il y a eu chez les anglophones « un changement de garde générationnel qui vient atténuer les barrières ethnolinguistiques », mais il faudrait le prouver. Ce que la Commission ne fait pas ! Ses affirmations ne reposent, selon ses dires, que sur « nombre de témoignages entendus devant la Commission ». Cela n’est pas très scientifique, d’autant plus que plusieurs organismes, dont le Parti libéral du Québec, ont boycotté les travaux de la Commission.

Les commissaires sentent bien que le socle de leur échafaudage est bien fragile; aussi, essaient-ils de décourager toute investigation un peu plus poussée. « Le concept de citoyenneté commune, écrivent-ils dans leur rapport, est mis à mal par le discours démographique qui scinde la société en trois catégories ethnolinguistiques, les francophones, les anglophones et les allophones. Ces catégories, qui donnent l’image d’une société linguistique éclatée et polarisée, doivent être dénoncées lorsqu’elles franchissent le domaine de la statistique. » Regardons-y tout de même d’un peu plus près.

L’« anglo nouveau » ressemble comme un frère à l’ « anglo vieillot »

Quelques jours après la parution du Rapport Larose, le journal The Gazette publiait les résultats d’une étude de Jack Jedwab du McGill Institute for the Study of Canada qui vient jeter une douche froide sur les conclusions de la Commission des États généraux sur la situation et l’avenir de la langue française.

À partir des résultats du plus important sondage jamais réalisé auprès des anglophones du Québec avec un échantillonnage de 3200 personnes, Jedwab a cherché à savoir si « l’anglo nouveau » existait bel et bien.

Rappelons d’abord les principaux résultats bruts de ce sondage auprès de la communauté anglophone définie selon la langue parlée à la maison 0 la loi 101 est identifiée comme étant le principal problème auquel fait face la communauté anglophone, l’accès à des services sociaux et de santé en anglais est d’une extrême importance, le français n’est pas menacé au Québec et une majorité est favorable à la liberté de choix dans l’affichage et l’éducation.

Pour repérer « l’anglo nouveau », Jedwab a ventilé les résultats du sondage en fonction de l’âge, du sexe, de l’aptitude à parler français, du niveau d’éducation, du type d’emploi et du mariage avec des francophones.

Surprise ! Contrairement aux prétentions de la Commission Larose, Jedwab n’a pas trouvé d’« anglo rose ». Au contraire, il a noté une très grande convergence d’opinion au sein de la communauté anglophone.

Dans toutes les catégories examinées, 90 % des anglos se prononcent en faveur de la liberté de choix en éducation. De même, 75 % ne croient pas que le français soit menacé au Québec. On ne retrouve pas chez les anglos qui parlent français ou sont mariés à des francophones un plus grand soutien à un rôle accru du français que chez les autres anglos. Bien plus, c’est chez les plus jeunes anglos que se manifeste le plus solide appui en faveur du libre choix dans l’affichage !

Même Jedwab s’est dit surpris des résultats. « Je me serais attendu à plus de différence entre les générations ou de la part de ceux qui parlent français ou sont mariés à des francophones. »

Si on cherche bien, on peut le trouver

Le journal The Gazette rapporte que les sociologues Uli Locher de McGill et Paul Béland du Conseil de la langue française contestent les résultats de Jedwab et pensent qu’une analyse à plusieurs variables permettrait sans doute de révéler des différences au sein de la communauté anglophone. Par exemple, si on créait une catégorie de gens de plus de 65 ans, n’ayant pas fréquenté l’université et ne parlant pas français, et qu’on la comparait à un groupe de jeunes, s’exprimant bien en français et fréquentant des francophones. Mais Jedwab met même en doute cette hypothèse des deux sociologues.

Peut-être serait-il possible, si on multiplie les variables et les recoupements, d’identifier un sous-groupe de ces « anglos nouveaux » dont parle la Commission Larose, mais serait-il statistiquement – et donc socialement – significatif ?

C’est ce travail de recherche qu’aurait dû effectuer la Commission Larose, si elle avait voulu aller au fond des choses, plutôt que de baser son rapport sur les seuls témoignages entendus au cours de ses audiences. En attendant de telles études, permettez-nous de penser que l’« anglo rose » est à la Commission Larose, ce que « l’homme rose » est au mouvement féministe 0 un cas d’espèce.

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