L'aut'journal
Le samedi 19 octobre 2019
édition web
L'aut'journal
archives
Retourner à L'Aut'Journal au
jour le jour

Recherche
accueil > l’aut’journal > archives > sommaire > article
Madame Larigueur
N° 242 - septembre 2005
Mon premier portulan
Une Madame et ses filles
Jean-Claude Germain
Un jour – ça remonte déjà à plusieurs années – ma fille m’annonce qu’elle et son compagnon du moment ont trouvé un appartement rue Sainte-Élisabeth, à deux pas de Saint-Laurent. La tapisserie fait dur, les planchers penchent à bâbord, les cadres de porte à tribord, l’armoire de cuisine roule et tangue, mais les lustres sont d’origine, tout comme le filage électrique. Bref, la piaule artiste classique où on espère toujours que le blanchiment des plafonds et des murs masquera les ravages du temps. N’est-ce pas la signature de la bohême depuis plus de cinquante ans ? Place à la lumière ! Dehors la grande noirceur !

L’endroit que décrit ma fille est spacieux, mais elle s’étonne de la présence d’un évier dans toutes les chambres. J’ai posé la question sans même y réfléchir. Sauf dans la pièce centrale qui fait office de salle commune ou de salon ? C’était le cas ! Vous avez emménagé dans un ancien bordel ! Il me semble que j’ai toujours su ce qu’était le red light.

Je me souviens de la première fois que j’ai entendu le mot. Ma mère était modiste avant de se marier. Depuis, ses belles-sœurs avaient tendance à abuser de ses habiletés de couturière. Ma tante Alouche était l’une d’entre elles. Ce jour-là, elle était debout sur une chaise dans la cuisine pour profiter de la lumière naturelle. Dans les logements du côté ouest de la rue Fabre, le soleil se levait dans les fenêtres du salon double qui était situé à l’avant et se couchait, à l’arrière, dans celle de la cuisine. Partout ailleurs dans les appartements, surtout l’hiver, les lampes murales n’éclairaient que des murs sombres. La noirceur du temps n’était pas que métaphorique.

Alouche n’aimait pas son surnom dont mon père pensait le plus grand bien. Quand elle l’entend, c’est le seul moment où elle nous regarde droit dans les yeux ! Ma tante avait été une oie blanche. Le mariage en avait fait une belette sans jugeotte. L’air édindé, elle trônait sur sa chaise pendant que ma mère déterminait la hauteur de l’ourlet de la robe dont elle n’avait pas choisi le patron. Sa belle-sœur avait une voix querelleuse. As-tu entendu ça à radio y ont encore parlé du red light. Veux-tu ben m’dire pourquoi y appellent ça d’même ?

Tout attentive à sa tâche, ma mère tire délicatement quelques épingles du coin de sa bouche pour les repiquer dans le coussinet qu’elle porte au poignet. C’est une lumière rouge pour faire savoir que c’est un bordel. Alouche en est tout ébaubie. Parc’que tu vas m’dire en plusse qu’y font ça au vu et au su de tout le monde ? La couturière marque d’un trait l’emplacement des boutonnières en tentant d’éclairer la niaiserie de son modèle. Une fois l’ampoule allumée, ça sert à même chose qu’la marquise du Loew’s ! À attirer la clientèle. Quand son ignorance est menacée, la belette se transforme en porc-épic. T’as appris ça où ? Dans un livre, ch’suppose ? Lire ! La prétention de toutes celles qui veulent se distinguer des autres !

Laisse tomber ton bras naturellement ! lui enjoint fermement ma mère en enfilant une des manches de la robe pour épingler l’emmanchure. Dans nos premières années à Montréal, on a habité rue Sainte-Élisabeth et nos voisines de palier, c’était une Madame et ses filles. Visiblement, le porc-épic ne sait plus où lancer ses épicques. Mais, vous autres aussi, vous étiez juste des filles avec vot’mère ? Ma mère réprime un sourire en resserrant le tissu pour les fronces du corsage. Mettons que dans un bordel, la Madame, c’est pas une mère. C’est plutôt comme la mère supérieure dans un couvent.

La belle-soeur ne sait plus si elle a chaud ou si elle a froid. Franchement ! T’as des comparaisons. Mais pour l’instant, la couturière n’a pas l’intention de recommencer son essayage. Arrête de gigoter, Anita, tu vas toute te désépingler ! Ma tante se tient coite n’osant plus loucher que des yeux. Tu veux dire que le red light était allumé à côté de chez vous ? Ma mère prend du recul pour s’assurer que le tissu tombe bien. Une chance du bon Dieu ! Sinon les clients auraient sonné à toutes les portes de la rue pour trouver la bonne.

La bégueule qui a perdu tous ses repères ne sait plus à quelle sainte, vierge et martyre, se vouer. Qu’est-ce que vous auriez fait si quelqu’un avait sonné chez vous ? Je sens dans son ton que ma mère se paie la tête de sa belle-sœur. Si ç’avait été quelqu’un qu’on connaissait, y aurait sûrement été plus gêné que nous. La belette se sent comme sur un billot à la dérive. Oui ! mais vous vous sentiez pas tout croches d’avoir des voisines de même ? Ma mère retire une à une les pièces de la robe pour les déposer sur la table. Les filles savaient qu’on travaillait le jour. Chaque fois que la Madame envoyait une de ses filles faire une commission, la plupart du temps, elle cognait à la porte d’en arrière pour demander à môman si elle avait besoin de quelque chose au magasin. C’est les meilleures voisines qu’on a jamais eues.

Ma tante rajuste ses vêtements et vérifie si tout est bien placé avant de descendre de la chaise. T’as une maille dans ton bas, lui fait remarquer ma mère. Ah non ! c’était ma dernière paire. Pour détendre l’atmosphère, la couturière se fait taquine. Tu pourrais te faire une ligne au crayon comme pendant la guerre. Mais une fois sur le plancher des vaches, la curiosité de la belette reprend le dessus. Quand les filles descendaient dans la rue, le monde les remarquait pas ? Ma mère vérifie si toutes les pièces du patron ont été dûment taillées. C’étaient pas des grues, Anita. Ces filles-là dépensaient une fortune en linge. À la boutique de chapeaux où je travaillais rue Sainte-Catherine, c’étaient nos meilleures clientes avec les actrices !

Rien de ce que ma tante entend de la bouche de sa belle-sœur ne correspond à ce qu’elle croyait savoir sur la traite des blanches, aussi profite-t-elle de la porte ouverte par ma mère pour changer de sujet. C’est-tu vrai que Germaine Giroux a des amants ? L’ex-modiste avoue qu’elle n’en sait rien. Elle avait une collection de chapeaux pour chaque saison. Je présume que c’était la même chose pour ses cavaliers. Madame Germaine était comme Carmen Miranda, elle avait une tête à chapeau. Au théâtre, t’aurais pu lui planter un cocotier sur la tête et ça aurait semblé naturel que la bonne entre avec en scène.

Alouche a les yeux ronds et la bouche bée. C’est l’effet immuable que produisent les potins qu’on raconte sur les artistes. De proche, c’était-tu une belle femme ? Ma mère fait la moue. Elle avait du caractère. Tu te rappelles de la publicité qu’on voyait partout où elle était en costume de bain. Ben, j’peux te certifier que c’étaient pas ses jambes. C’étaient pas les jambes que j’ai vues de Germaine Giroux. Méfiez-vous des modistes !

Le visage de ma tante se retire vers l’arrière pour se projeter vers sa bouche qui laisse échapper un Honnnnn ! entremêlé de surprise, d’étonnement, d’autosatisfaction et d’une jouissance inavouable qu’elle masque de la main. La belette était comblée. Comme elle s’engage dans le corridor qui mène à l’entrée, elle m’aperçoit. C’est extraordinaire ! Ils sont tellement innocents à cet âge-là, lance-t-elle à ma mère par-dessus son épaule. Pour lui, tout c’qu’on a dit, c’est du chinois ! Comme elle va refermer la porte du vestibule, elle me prend à témoin. Vieillis pas trop vite ! Il sera jamais trop tard pour que la vie t’apprenne tout ce que nous on sait ! Ma mère soupire. J’sais pas pourquoi j’te dis ça, mais j’suis sûre que malgré ton âge, t’en a déjà compris plus qu’elle.

Retour à la page précédente

Partager cet article Imprimer cet article


 


Réseau Média
© l'aut'journal 2002
 
l'aut'journal sur le web
L'aut'journal sur le Web a
été réalisé par Logiweb.