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Madame Larigueur
N° 242 - septembre 2005

Le Québec doit réduire sa dépendance au pétrole
Pierre Dubuc
Le traité de libre-échance est né du démantèlement de la politique énergétique de Trudeau. Avec le libre-échange, les États-Unis ont sécurisé leur approvisionnement en pétrole et en gaz.

Dans l’imposante étude qu’il vient de rendre publique, le professeur Léo-Paul Lauzon va bien au-delà d’une simple mise à jour de ses études antérieures sur les profits exorbitants des pétrolières étrangères qui dominent totalement l’exploitation, le raffinage et la distribution du pétrole sur le marché canadien.

Le prof Lauzon démontre également que ces multinationales règnent sur le marché international, l’OPEP contrôlant moins que 35 % de la production mondiale. Il les accuse d’être responsables de la hausse actuelle du prix du baril de pétrole en ayant créé un goulot d’étranglement artificiel par la diminution planifiée de la capacité de raffinage à travers le monde au cours des dernières années.

Citant en exemple la mobilisation actuelle des populations de plusieurs pays d’Amérique latine pour le contrôle de leurs réserves d’or noir, le prof Lauzon invite la population du Canada à se soulever pour exiger la nationalisation de l’industrie pétrolière au Canada.

En fait, à mots couverts, Lauzon réclame le retour de la politique énergétique mise de l’avant par le gouvernement Trudeau au début des années 1980. La nouvelle politique énergétique (NEP) de Trudeau visait à contrôler les prix à la consommation au Canada par la taxation des exportations provinciales, la création d’une société d’État (Pétro-Canada) avec la nationalisation de Pétro-Fina, des mesures de tamisage des investissements étrangers, et en redirigeant l’exploitation pétrolière vers les territoires arctiques, sous juridiction fédérale, pour contourner les provinces qui, en vertu de la constitution, sont propriétaires des richesses naturelles.

À l’époque, la politique de Trudeau a soulevé l’ire de l’Alberta qui a menacé de fermer le robinet et de laisser les gens de l’Est « geler dans le noir ». Le Québec l’appuyait timidement parce qu’il était évident qu’elle était surtout conçue pour alimenter en pétrole à bon marché l’industrie manufacturière ontarienne. Bien entendu, étant donné ses objectifs souverainistes, le gouvernement Lévesque avait plus d’atomes crochus avec le gouvernement de Peter Lougheed de l’Alberta qu’avec le gouvernement Trudeau.

Mais l’opposition la plus virulente est venue des États-Unis qui lorgnaient avec envie du côté des richesses pétrolières de l’Alberta et ne voulaient pas voir l’Ontario se développer comme concurrent industriel.

Une large coalition, comprenant des sections de la classe dirigeante canadienne plus intégrées à l’économie états-unienne et pilotée par le baron de la presse Conrad Black – aussi propriétaire de l’Iron Ore par le biais de l’Américaine Hanna Mining – prit le contrôle du Parti conservateur pour installer à sa tête Brian Mulroney. Celui-ci, à titre de président de l’Iron Ore, était l’employé de Conrad Black.

La coalition reçut l’appui des conservateurs de l’Ouest, mais également de René Lévesque à la faveur du « beau risque » qui donnait une « dernière chance au fédéralisme. » Une politique qui provoqua le départ de Jacques Parizeau et de l’aile indépendantiste du Parti Québécois.

Les États-Unis et les sections pro-américaines de la classe d’affaires canadienne profitèrent de l’arrivée au pouvoir de Mulroney pour démanteler la politique économique de Trudeau. Mais ils allèrent plus loin. Pour sécuriser leur alliance, ils élaborèrent le projet d’un traité de libre-échange dont ils firent l’enjeu de l’élection suivante.

Avec ce traité, les États-Unis sécurisaient leur approvisionnement en pétrole et en gaz naturel. Une clause majeure du traité stipule que, même en cas de crise énergétique, le Canada doit continuer à approvisionner les États-Unis en respectant les proportions d’exportation et de consommation intérieure d’avant la crise.

Aujourd’hui, les deux-tiers de la production canadienne de pétrole et de gaz naturel sont exportées vers les États-Unis. Dans le cas d’une crise qui priverait l’Est du pays de ses approvisionnements en provenance de la Mer du Nord, du Venezuela ou d’ailleurs, le gouvernement canadien ne pourrait détourner vers l’Ontario et le Québec le pétrole de l’Alberta exporté vers les États-Unis.

Le Canada est aujourd’hui le principal fournisseur de pétrole des États-Unis, loin devant l’Arabie saoudite. Depuis l’entrée en vigueur du traité de libre-échange, la production canadienne de gaz naturel a doublé et celle du pétrole brut a augmenté de 64 %, mais les exportations vers les États-Unis des deux produits ont quadruplé. En fait, le Canada exporte aujourd’hui les deux-tiers de sa production contre seulement un tiers lors de l’adoption du traité de libre-échange.

Difficile dans ces conditions d’imaginer un retour à la politique du gouvernement Trudeau des années 1980. Même si la richesse de l’Alberta – un PIB supérieur à celui du Québec avec une population d’à peine 3,3 millions – menace de débalancer complètement le fonctionnement de la fédération, le gouvernement de Paul Martin a indiqué clairement qu’il laisserait l’Alberta jouir paisiblement de son surplus budgétaire que le Globe and Mail évaluait à 7 milliards $.

Les pétrodollars vont accentuer non seulement le déséquilibre fiscal, mais également les tensions au sein de la fédération canadienne. Déjà, pour se maintenir au pouvoir, le gouvernement Martin a passé des ententes de plusieurs milliards de dollars avec Terre-Neuve et la Nouvelle-Écosse qui hypothèquent sérieusement le fonctionnement de la fédération.

Dernièrement, le gouvernement ontarien sortait à son tour son écuelle en se présentant comme futur membre des « have not provinces » (les provinces quémandeuses). Quant au Québec, il est toujours victime de la politique de la ligne dure – « finies les concessions aux souverainistes » – élaborée après le référendum de 1995.

Dans ces conditions, le Québec, qui est en route vers son indépendance, doit chercher d’autres solutions que l’émergence d’un très hypothétique mouvement populaire au Canada anglais en faveur de la nationalisation des hydrocarbures.

Privé de ressources pétrolières, mais riche en énergie hydro-électrique, le Québec doit examiner attentivement comment réduire sa dépendance à l’égard du pétrole. Cela implique nécessairement une diminution de la dépendance à l’égard de l’automobile et la promotion de transports en commun urbains et inter-urbains mus à l’électricité.

Richard Bergeron a évalué dans « L’économie de l’automobile au Québec » (Les éditions Hypothèse, 2004) que notre dépense globale dans l’automobile représente 20 % du produit intérieur brut, mais ne crée que 7,3 % de l’emploi. Il a calculé que 45 % des 47,5 milliards $ que nous avons dépensé pour l’automobile en 2002 étaient sortis du Québec.

Nous n’extrayons pas de pétrole et ne construisons plus de voitures. Mais nous produisons de l’électricité et construisons des wagons de métro et de chemins de fer… pour l’exportation !

Nous y reviendrons.

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