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Madame Larigueur
N° 242 - septembre 2005
Les pétrolières dopent les prix
Des profits de 27,2 milliards depuis 1995
Vincent Larouche
Alors que le prix de l’essence à la pompe atteint des sommets au Québec, Léo-Paul Lauzon, titulaire de la Chaire d’études socio-écnomiques de l’UQAM, vient de rendre publics les résultats d’une étude sur les trois grandes pétrolières canadiennes. Surprise : la hausse des derniers mois n’est pas un phénomène naturel mais plutôt le fruit d’une action concertée visant à réduire l’offre de pétrole pour doper les prix.

L’étude, réalisée avec le professeur Michel Bernard, analyse les résultats des pétrolières Impériale Esso, Shell Canada et Petro-Canada, toutes trois intégrées verticalement et présentes à la fois dans l’exploration, l’extraction, le raffinage, la vente en gros et au détail.

Les chiffres démontrent clairement que les pétrolières profitent de la hausse des prix prolongée des dernières années. Leurs profits ont fait un bond de 157 % en moyenne au cours des cinq dernières années (2000 à 2004) par rapport aux cinq années précédentes (1995 à 1999) qui avaient déjà été rentables, pour atteindre un total combiné de 27,2 milliards $ depuis 1995.

Ces gigantesques multinationales affirment profiter d’une conjoncture favorable sur laquelle elles n’ont aucun contrôle, dénonce Lauzon. « Quand les prix flambent, on nous sert comme excuse la mort d’un cheikh, une tempête dans le Golfe ou un incendie dans une rafffinerie du Texas, comme s’il ne se produisait pas de pétrole au Canada. »

Par exemple, l’Impériale attribue un bond de 560 millions $ dans son profit de 2004 à la simple hausse du prix des ressources sur les marchés internationaux. Pourtant, son approvisionnement vient de Cold Lake et de Syncrude au Canada, pour un total de 180 000 barils par jour. L’entreprise choisit de faire comme si ce brut entrait dans ses propres raffineries au prix mondial et de charger ensuite le tout au consommateur.

« Quand le cartel des onze membres de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP) réduit la production et fait monter le prix du brut, les pétrolières canadiennes jubilent et elles s’empressent de vendre le brut extrait au Canada au prix international », ajoute le professeur.

Blâmer l’OPEP est d’ailleurs complètement ridicule, explique-t-il. « L’OPEP contrôlait un tiers de la production mondiale quand l’Irak en faisait partie comme pays indépendant. Qui contrôle le reste ? Les grandes transnationales. »

Normalement, en situation de concurrence, la hausse des prix incite à produire plus. Or, en Amérique du Nord, il ne s’est construit aucune nouvelle raffinerie depuis les 20 dernières années. Les pétrolières intégrées en ont même fermé plusieurs « afin de contrôler l’offre à leur guise et gonfler artificiellement les prix », affirme Lauzon. Il est en effet surprenant qu’au moment où la demande ne cesse de croître, les capacités de rafffinage des grandes multinationales demeurent utilisées à 93 % sans que ces dernières ne réagissent.

« Avec tous ces milliards, les pétrolières auraient été en mesure de construire plusieurs nouvelles raffineries là où des goulots d’étranglement se manifestent », s’insurge Léo-Paul Lauzon. Le chercheur n’hésite pas à parler d’une pénurie artificielle, créée de toutes pièces.

Plus surprenant encore, les pétrolières réduisent carrément leurs investissements au pays. L’Impériale Esso enregistre une diminution nette de 2,7 milliards du solde des immobilisations en usage en 2004 par rapport à 1990.

Les transnationales rechignent ausssi à investir dans l’exploration. Pour pallier les problèmes d’approvisionnement mondiaux en pétrole et en gaz, il aurait été normal qu’elles intensifient de beaucoup leurs frais d’exploration en vue de trouver de nouveaux gisements.

Mais Lauzon démontre que l’Impériale Esso a consacré en 15 ans aussi peu que 4 % de ses immenses profits à l’exploration. Si on enlève les subventions gouvernementales, ce pourcentage tombe à environ 2 % seulement. Pour Shell, les chiffres avoisinent environ 6 %. « Ils ne veulent pas faire d’exploration, ironise le professeur, parce qu’ils risqueraient de tomber sur du pétrole ! »

Les années 2000 à 2002 montrent par rapport à la période 1995-1999 un recul des budgets d’exploration de l’ordre de 30 % et une baisse des découvertes en volume proche de 50 %.

L’étude démontre donc clairement un manque à investir qui creuse l’écart entre l’offre et la demande pour soutenir des prix élevés. Et que font donc les entreprises avec leur argent ? Elles préfèrent remplir les poches de leurs actionnaires. Au cours de la même période, l’Impériale a réalisé 12,1 milliards de profits au Canada, mais elle a distribué 12,5 milliards aux actionnaires !

Plutôt que de penser au développement à long terme et à l’investissement, les pétrolières privilégient le rendement maximum dans l’immédiat pour les actionnaires, allant jusqu’à racheter leurs propres actions à ces derniers, ce qui constitue « l’antithèse de la croissance », explique Lauzon.

Depuis le premier programme de rachat d’actions lancé par l’Impériale Esso en 1995, la compagnie a racheté 233 millions d’actions, soit environ 40 % du total des actions qui étaient en circulation. L’opération s’est traduite par la distribution de 6,8 milliards $ aux actionnaires, qui jouissent de taux de rendement inégalés.

Dans un système de libre-marché, les taux de rendement anormaux sont supposément inexistants car ils attireraient de nouveaux concurrents qui ramèneraient les échanges au juste prix du marché à travers une dure compétition. Mais le secteur pétrolier est dominé par de gigantesques entreprises présentes à toutes les étapes de production et de distribution, et il est pratiquement impossible pour de nouveaux joueurs d’y entrer. « Il me semble que, dans un marché, il est censé y avoir des gagnants et des perdants, souligne Lauzon. C’est drôle, mais avec les pétrolières, il n’y a que des gagnants, et des gros en plus. »

Conséquence ? Pour les trois entreprises étudiées, les taux de rendement après impôt sur l’avoir des actionnaires atteignent 23,2 % en moyenne. Un niveau anormal, selon Léo-Paul Lauzon. « Vingt-trois pourcent de taux de rendement, même des Shylocks ne font pas ça ! »

L’étude démontre aussi à quel point ces profits faramineux s’envolent vers l’étranger. L’impériale Esso est détenue, au 31 décembre 2004, à 85,4 % par des investisseurs étrangers, alors que Shell Canada l’est à 78 %.

Les chiffres exposés par Lauzon démontrent que, pour l’Impériale Esso, ce sont 84 % (10,2 milliards $) des profits réalisés ici en exploitant le pétrole canadien qui ont été acheminés à l’extérieur du pays sous forme de liquidités au cours des 15 dernières années. Pour Shell Canada, ces liquidités s’élèvent à 3,3 milliards sur 15 ans, soit 42 % des profits réalisés ici.

Le chercheur précise que les profits des multinationales sont sous-estimés car, grâce aux transactions inter-compagnies, elles transfèrent une part importante des bénéfices à leur société mère et à des sociétés apparentées souvent enregistrées dans des paradis fiscaux.

Le Canada et les Canadiens ne profitent pas non plus de la bonne situation financière des pétrolières du côté des emplois. Malgré des hausses de 585 % des profits des trois pétrolières intégrées en 15 ans, c’est une baisse de 54 % des emplois qu’elles affichent au Canada pour cette période, selon l’étude.

Cette situation peu reluisante trouve sa source dans une des particularités du secteur pétrolier canadien, affirme Léo-Paul Lauzon. « Trouvez-moi un pays exportateur de pétrole au monde qui a privatisé son industrie pétrolière, et à des intérêts étrangers en plus. Il n’y a que le Canada ! »

« La seule solution, faisons comme tous les pays producteurs et exportateurs de pétrole, et nationalisons tout ça, parce que là on est pris en otages. » Il cite d’ailleurs les importantes mobilisations populaires qui ont eu lieu dans plusieurs pays comme le Mexique, l’Uruguay, l’Équateur et la Bolivie, pour empêcher la privatisation de ce secteur vital.

Le professeur explique que la nationalisation briserait l’oligopole qui maintient artificiellement les prix à un niveau trop élevé, et permettrait de plus aux pouvoirs publics de se servir des recettes faramineuses du pétrole dans l’intérêt de la collectivité.

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