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Couillard d’arabie
N° 241 - juillet 2005
Mon premier portulan
La double vie de mon père
Jean-Claude Germain
Si dans ma tendre enfance, on m’avait dit que dans un léger mouvement d’impatience, ma grand-mère paternelle avait tassé la cuisinière en fonte en la soulevant à bout de bras, je n’aurais pas eu tort de le croire. L’exploit était homologué dans la légende familiale. On racontait également que dans un sursaut d’exaspération, elle avait plaqué le deuxième de ses fils au mur pour lui rappeler tout en lui serrant la cravate que même s’il était marié et qu’il avait des enfants, ça te donne pas le droit de manquer de respect à ta mère ! Elle avait la mèche courte et le gabarit pour imposer ses vues.

J’ai beaucoup observé ma grand-mère puisqu’elle prenait un plaisir pugnace à ne jamais se souvenir de mon prénom – le seul pourtant qui était composé. Elle ne m’effrayait pas, elle m’irritait. Je me plantais droit devant elle et je l’observais silencieusement pendant qu’elle passait à travers la liste de tous mes cousins. Un jour qu’elle en avait ajouté un qui m’était inconnu, j’ai interrompu sa litanie. C’est qui Denis ? Elle s’est arrêtée comme si elle prenait conscience de mon existence pour la première fois. Ma foi du bon dieu, y a du front tout l’tour d’la tête ! a-t-elle lancé à la cantonade le visage tout souriant.

J’ai présumé que je devais avoir assez de front pour l’affronter. Une vraie tête de cochon de Duckett ! Dans sa bouche, c’était un compliment. Si la chose s’était avérée, pour ma mère, cela aurait été une malédiction ! Elle était membre active du complot permanent des brus contre la vieille sacrament ! La reine mère – également surnommée Le Capitaine – exerçait un indéniable ascendant sur ses fils et considérait ses quatre brus comme autant de rivales qui l’avaient privée du soutien permanent de ses garçons dans un veuvage qui durait pourtant depuis des temps immémoriaux.

On m’aurait révélé à l’époque que ma grand-mère était une femme en avance sur son temps que même tout jeune, j’aurais eu de sérieux doutes. Et cette fois, j’aurais manqué de flair. Dans un monde consacré à la satisfaction du moindre caprice des hommes, Le Capitaine s’inscrivait en faux. La Reine mère marquait une nette préférence pour ses quatre filles. Au temps de leur jeunesse, mes oncles et mon père s’étaient retrouvés chargés de la responsabilité des tâches ménagères.

Toutes les fins de semaine, alors que les filles s’occupaient à des frivolités, boire du thé, jouer aux cartes ou feuilleter des magazines de cinéma, les gars récuraient les planchers, époussetaient les meubles, lavaient la vaisselle et étendaient le linge sur la corde. Aucun d’eux n’a eu alors conscience d’être l’ancêtre du futur homme rose. Bien au contraire. Au nombre de fois où j’en ai entendu parler, j’ai pu en conclure que l’expérience avait été traumatisante. Dans les années vingt et trente, c’était le monde à l’envers !

Mes tantes, en revanche, y avaient acquis une assurance qu’elles n’ont jamais perdue : celle de n’avoir qu’à lever le petit doigt pour être servies. Les gendres ne portaient pas belle-maman dans leur cœur plus que les brus, mais s’en tenaient à une distance respectueuse. Le tirant d’air du Capitaine était digne d’une Forteresse volante.

Pour voler de leurs propres ailes dans un ciel moins turbulent, tous les fils s’étaient mariés au plus coupant. Mon père, qui était le plus jeune des gars, s’était donc trouvé soutien de famille pendant un bon moment jusqu’à ce que sa cadette et la toute dernière des filles puisse assumer la relève. Une situation qui avait obligé mon géniteur à faire preuve d’une rare ingéniosité pour s’inventer une vie à lui.

Quand nous ne terminions pas la route de l’Ouest devant la vitrine de Mendelsohn’s, mon père m’amenait au Montreal Pool Room, sur Saint-Laurent. Accoudé au comptoir, le roteux qu’il tenait dans sa main le portait singulièrement à la grandiloquence. N’importe où ailleurs quand y te servent un stimé, tu r’marqueras, ou ça goûte trop le pain ou ça goûte trop la saucisse, ou la reliche ou la moutarde, ou le choux ou la détrempe, mais ici ça goûte le hot dog parce que c’est icitte qu’y l’ont inventé ! Vrai ou faux, Moe ?

L’œil attentif, l’homme derrière le comptoir attendit que mon père lui traduise la question pour répondre en me fixant droit dans les yeux. Il avait des sourcils épais, les cheveux crépus grisonnants et la voix un peu traînante. Nineteen twelve ! Mon père fit le service de traduction dans l’autre sens. T’as entendu ! 1912 ! Je venais d’avoir deux ans quand y ont servi un hot dog ici d’dans pour la première fois ! J’ai senti que je devais être impressionné. En fait, c’était la première fois que je me trouvais consciemment dans un lieu historique. J’ai jeté un coup d’œil autour de moi pour voir en quoi ça le rendait différent. Franchement, le décor ne payait pas de mine. Mais avant que je pousse ma réflexion jusqu’à me demander si c’était le décor qui fait l’événement ou l’histoire qui fait le lieu, le passé fit brusquement irruption dans le présent.

Pinceau ! Ça fait combien de temps ? L’homme qui est l’objet de l’explosion de joie de mon géniteur était plutôt grand, mince et soigné de sa personne. J’dirais avant la guerre ! Il a une gueule de chanteur de charme. Tu fais toujours des ravages dans les salles de danse avec ton saxophone ? lui lance le paternel. Un léger voile de tristesse envahit le visage de l’autre. Il lève lentement la main droite. La machine tenait le beat, elle était comme toi, un vrai métronome. J’ai sauté un ou deux temps, c’était assez pour dire adieu à musique. Il lui manque deux doigts. Pis toi ?

Mon père esquisse un sourire. Disons que ma carrière de drommeur s’est interrompue brusquement ! L’autre écarquille les yeux et ouvre la bouche. Ah oui ! j’avais oublié ! Et il éclate de rire. Tu m’en veux-tu encore ? Mon père éclate de rire. Pourquoi ? C’est pas toi qui a mis les drommes dans un taxi en disant au chauffeur de les laisser sur la galerie à l’adresse de ma mère ! Pinceau glousse de concert. Non ! mais c’est moi qui t’as shippé chez vous en taxi deux heures plus tard.

Mon géniteur qui s’est essuyé les yeux de la main remet ses lunettes. J’me suis toujours demandé si c’était parssque tu voulais ramener la chanteuse à ton appartement ? L’autre reprend son sérieux. Tu parles, j’me suis réveillé dans l’escalier. Le paternel insiste. Chez elle ? Le souvenir n’est pas heureux. Tout seul dans le portique.

Le stratagème que mon père avait mis au point pour garder secret le fait qu’il jouait de la batterie dans un orchestre avait bien fonctionné jusqu’à ce que ma grand-mère découvre le pot aux roses par inadvertance. Il quittait la maison dans ses vêtements réguliers et une fois rendu chez son ami musicien, là où ses instruments étaient entreposés, il enfilait son habit de scène. À la fin de la soirée, c’était l’opération inverse.

Les deux complices ne s’étaient jamais revus depuis la fameuse nuit. Tu sais, j’ai jamais même osé imaginer comment ta mère avait réagi. Pour lui répondre, la voix de mon père semble rajeunir C’est quand chu rentré du travail le soir d’après que j’ai appris que ma mère s’était rendue au magasin de musique pour vendre le sette de drommes.

Son interlocuteur l’écoute visiblement dans un autre temps. Elle voulait donner le toxxe au mari d’une de mes sœurs sous le prétexte que lui, y en avait besoin, parce qu’y était français. J’ai quand même réussi à la convaincre que j’l’avais loué, mais comme j’avais pas de place pour remiser l’habit, je l’ai donné à la Saint-Vincent de Paul. Pis toi, qu’est-ce que t’a fait avec ton saxe ?

L’ex-musicien fait la moue. Y’a une fille qui est partie avec ! Mon géniteur retrouve son ironie. Elle en jouait ? Le tombeur n’avait pas de veine avec les femmes. J’y devais de l’argent ! Pinceau néanmoins était plutôt du type nostalgique. On a beau dire, c’était le bon temps ! Mon père qui avait réintégré le présent n’était pas de son avis. Disons que c’était une autre vie !

La mienne en revanche était de plus en plus complexe. Nous étions dans un lieu historique qui n’avait rien d’historique et je venais d’apprendre qu’en plus d’avoir des vies qui étaient autres, on pouvait également en mener qui étaient doubles. J’avais du pain sur la planche à vivre.

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