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Couillard d’arabie
N° 241 - juillet 2005

Le cœur de Jean-Olivier Chénier
Jacques Ferron
On met tout sur le compte des Sauvages jusqu’au moment où l’on s’aperçoit que la plupart des pratiques barbares qui soulèvent notre indignation nous viennent de l’Europe. C’est ainsi que je me suis fait prendre à propos du coeur de Jean-Olivier Chénier. Une tradition tenace veut qu’après sa mort dans le cimetière de Saint-Eustache, ses vainqueurs lui aient ouvert le corps, arraché le coeur, lequel ils auraient brandi ensuite, tels des bouchers grandiloquents. Et j’avais rattaché cette scène à ce que j’appelais « le grand rite amérindien ». Or, cette scène de boucherie nous vient tout simplement d’Angleterre.

Voltaire avait quelque faiblesse pour ce pays et Messieurs les Anglais, d’autre part, ont gardé une reconnaissance éternelle à l’auteur de « Candide » parce que celui-ci a fait de la livre sterling la monnaie de l’Eldorado. On peut en déduire que tout ce que Voltaire avance contre l’Angleterre est en général juste et exact. Il y a quelque inconvénient à lire les grands écrivains; ensuite on est porté à les pasticher. À quoi il existe un remède, c’est de se guérir d’un grand écrivain par un autre. Cet été, Proust m’avait laissé filandreux, porté aux longues phrases, au « oui mais » qui lui a permis d’être un écrivain audacieux et de ne pas faire scandale, un écrivain qui n’avance rien sans sa contre-partie ; cette dialectique est excellente: on dit tout et en même temps, on donne des garanties du contraire ; on semble rester dans la vérité, du moins dans l’impartialité, ce qui ne fut pas du tout le cas de Proust qui, par exemple, a plus fait pour l’honneur de Dreyfus que Zola.

Pour me guérir de Proust, j’ai lu le Précis du Siècle de Louis XV de Monsieur de Voltaire, écrivain direct, rapide, qui donne de l’actualité au passé par l’emploi habile de l’indicatif présent. Malgré tout, à la longue c’est assez fastidieux à lire car il n’y est question que de batailles et Voltaire est le premier à dire que la plupart de ces batailles ne règlent rien, que certaines victoires sont plus désastreuses que des défaites et que le plus souvent on se tuait par milliers sans trop savoir ce qu’on voulait ou pour des motifs qui du jour au lendemain pouvaient se dévirer, changer du tout au tout. À propos de notre petite histoire, j’avais noté que Papineau était un grand homme et non pas un héros, que le docteur Chénier était un héros et non pas un grand homme. Grand fut mon plaisir d’en trouver la confirmation dans Voltaire. À propos du roi de Prusse, Frédéric le Grand, il note qu’après la prise de la Salésie « il passa tout d’un coup du tumulte de la guerre à une vie retirée et philosophique ; il s’adonna à la poésie, à l’éloquence, à l’histoire : tout cela était également dans son caractère. C’est en quoi il était beaucoup plus singulier que Charles XII de Suède. Il ne le regardait pas comme un grand homme parce que Charles n’était que héros... » J’ai en aversion les trois points de Céline.

Voltaire consacre deux longs chapitres à l’équipée du prince Charles-Édouard qui, en se ralliant au clan des MacDonald et des Cameron, s’empara de l’Écosse et mit en danger l’Angleterre. C’était en 1746. Le prince débarqua avec six hommes. Et cela n’est pas sans rappeler une équipée semblable, il n’y a pas si longtemps, lorsque quatre mulâtres haïtiens et deux mercenaires américains, payant d’audace, furent bien près de détrôner Papa Doc.

L’Angleterre de 1746 n’avait que six mille soldats pour se défendre, à peu près le même nombre qu’il y avait en garnison au Canada, en 1837. Le prince Charles-Édouard Stuart n’avait qu’une armée d’irréguliers qui grossissait de victoire en victoire mais qui fondit à rien lorsqu’il fut défait, après la journée de Falkerk, par le duc de Cumberland.

Le prince n’eut d’autres ressource que la fuite. Il parvint à regagner la France pendant que la répression s’installait en Angleterre. Et voici ce que Voltaire écrit: « On commença, le 10 août 1746, par exécuter dix-sept officiers. Le plus considérable était le colonel du régiment de Manchester, nommé Townley, il fut traîné avec huit officiers sur la claie au lieu du supplice dans la plaine de Kensington près de Londres ; et après qu’on les eût pendus, on leur arracha le coeur... Ce supplice est un reste d’une ancienne barbarie... Elle sert à effrayer la multitude. »

De 1746 à 1837, l’intervalle n’est pas grand d’autant moins que dans les colonies, on est retardataire. La répression contre les partisans du prince Charles-Édouard fut d’autant plus exemplaire, pour ne pas dire barbare, qu’ils avaient mis l’Angleterre en danger et que l’Angleterre, qui ne répugne pas aux guerres extérieures, qui les déclenche pour pas grand’chose si l’on en juge par la glorieuse guerre de l’opium gagnée contre la Chine parce que les méchants Chinois se refusaient d’être narcomanes et ne voulaient plus acheter le poison que la fière et pudique Albion leur exportait des Indes, n’aime pas du tout être menacée de l’intérieur. « Il n’y a qu’un endroit au monde où la guerre est intolérable, disait le grand Disraëli, c’est en Angleterre. Le bull dog, symbole de la nation, est tenace et courageux ; il n’y a qu’une seule chose qui le met hors de lui et qu’il ne peut vraiment pas tolérer, c’est d’avoir la frousse. » Et puis, il ne veut pas de passage – de péage – à Elseneur.

Or, en 1837, dans un pays quelque peu agité, où tous les Canadiens étaient considérés comme autant d’ennemis, où les Irlandais et les Écossais ne pouvaient guère être pris pour des sujets sûrs, le Bull Dog eut la frousse, car l’hiver s’en venait et il n’y était guère habitué ; de plus, les glaces allaient fermer le Saint-Laurent. Un soulevement général l’eut mis dans le plus grand des périls, révélant que, malgré son aspect féroce, c’était une bête emphysémateuse. Par bonheur, le clergé prit parti pour lui, empêchant le soulèvement. La troupe sortit des garnisons et commença la répression, comptant mâter le pays avant l’hiver. Les Patriotes n’eurent pas l’initiative des opérations. Tout au plus essayèrent-ils ici et là de se défendre. Le dernier combat eut lieu à Saint-Eustache. La frousse rend féroce et il est fort probable que, selon l’usage anglais, on ait arraché le coeur du cadavre encore chaud de Jean-Olivier Chénier. Dommage qu’on ne l’ait pas conservé, Frank Anacharsis Scott pourrait le brandir au-dessus du Québec, district bilingue. Hamlet était mort une fois de plus.

Publié pour la première dans L’Information médicale et paramédicale, 16 novembre 1971.

Nous vous invitons à visiter le site Jacques Ferron, écrivain (www.ecrivain.net/ferron) qui est aussi le site de la Société des amis de Jacques Ferron

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