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Couillard d’arabie
N° 241 - juillet 2005
Livre : Pourquoi ne pas politiser le travail social des femmes ?
Marie Gérin-Lajoie est la première à entamer la lutte
Ginette Leroux
Jamais avant de lire Marie Gérin-Lajoie, conquérante de la liberté, je n’avais jamais porté attention à cet édifice en briques rouges coin de la Roche et boulevard Saint-Joseph. Lors d’une promenade, une plaque à l’entrée portant l’inscription « Institut Notre-Dame du Bon-Conseil » a attiré mon regard. J’avais devant moi la dernière demeure de Marie Gérin-Lajoie, une des féministes les plus importantes de la première moitié du 20e siècle qui, à la mort de son mari en 1936, avait été recueillie par sa fille Marie, fondatrice de la communauté, et y était décédée le 1er novembre 1945, à l’âge de 78 ans.

La passionnante biographie d’Anne-Marie Sicotte raconte l’histoire de cette femme au destin exceptionnel qui, sa vie durant, mena une lutte acharnée pour que les femmes deviennent des citoyennes, accédant aux droits qui, jusque-là, n’étaient réservés qu’aux hommes.

Marie Lacoste est née en 1867 dans une famille bourgeoise montréalaise. « Son séjour au couvent l’a sensibilisée à l’injustice, car cet enfermement contre son gré a décuplé ce sentiment, plus fort que chez les autres femmes », nous apprend l’auteure. Voyant la détresse de sa fille, et pour ne pas déplaire à sa femme, la très pieuse Marie-Louise Globensky, Alexandre Lacoste l’encourage à persévérer dans ses études et lui promet qu’en échange, au sortir du couvent, il lui ouvrira les portes de sa bibliothèque et la guidera dans ses lectures. Un pacte respecté. Marie, en autodidacte, se met à l’étude du droit, qui constituera la pierre angulaire de son engagement social et politique futur.

À 19 ans, Marie Lacoste unit sa destinée à Henri Gérin-Lajoie. Dès les premières années de leur vie commune, mère au foyer mais consciente du rôle qu’elle s’apprête à tenir, elle se réserve une pièce de la maison, croyant que « ce qu’il faut, c’est se ménager quelques heures, deux ou trois, pour son travail à soi, des études favorites et, une fois ces heures fixées, s’y tenir fortement ». En cela, elle rejoint la pensée de Mme de Staël puisqu’elle affirme déjà la conscience de la valeur de ses idées, ayant la ferme conviction que « la femme pouvait développer toutes ses facultés et son intelligence ».

Marie Gérin-Lajoie est une visionnaire. Elle transforme sa foi en volonté d’action et, dès 1893, appuyée par son mari, elle fonde le Conseil des femmes de Montréal. Syndicaliste avant la lettre, elle pressent la force que représente le droit d’association. Cette année charnière marque le début de son implication sociale et féministe. Depuis le début du 19e siècle, les « bonnes œuvres » confinent les dames de la bourgeoisie canadienne-française dans le rôle traditionnel de femmes destinées à servir les plus démunis de la société. Pourquoi alors ne pas politiser le travail social accompli par les femmes ?

Lors du premier congrès du Conseil des femmes tenu à Montréal le 13 mai 1896, elle entame sa lutte pour les droits des femmes. Sa conférence porte sur le droit au travail. Par la suite, elle se révèle une fervente avocate du droit à l’instruction. « Les droits ne sont pas un but ; ils ne sont qu’un moyen d’action. C’est le devoir qui engendre le droit », écrit-elle.

En 1907, grâce à l’appui de son fidèle allié Mgr Bruchési, elle fonde la Fédération nationale Saint-Jean-Baptiste, « l’organe des Canadiennes françaises », qui regroupe toutes les associations existantes et à naître. À 40 ans, dans la force de l’âge (Léon, son plus jeune a 12 ans), elle peut se consacrer entièrement à ce que sera sa vie, la conquête de la liberté pour les femmes.

Une abondance de photos anciennes accompagnent le livre d’Anne-Marie Sicotte. Une excellente façon d’aérer la lecture. Mais aussi une passion pour l’écrivaine de 42 ans. « Elles servent à merveille ceux qui, comme moi, aiment raconter le passé de manière vivante, en sollicitant les sens et les émotions du lecteur », explique-t-elle.

Des encadrés, petites boîtes d’informations complémentaires dont les lecteurs peuvent, à leur guise, choisir de retarder ou non la lecture, ont été imaginés pour alléger le texte. On pourrait ne lire que ça, en rafale, et savourer une série d’informations sur le siècle avant d’entamer le récit. « J’ai inséré des documents d’archives pour montrer le travail ardu des écrivains qui explorent le véritable fouillis que souvent constituent les fonds d’archives », précise Anne-Marie au souvenir d’une année et demie de recherche et d’un peu moins d’un an de rédaction.

Pour Anne-Marie Sicotte, écriture et vie de famille se concilient harmonieusement. Mère au foyer de trois enfants âgés de 10, 8 et 5 ans, elle rédige dans le bonheur, à son rythme. « Écrire est mon boulot. Le matin, je m’y applique aussitôt les enfants partis à l’école. Toute mon énergie créatrice y passe. Je suis très organisée », me confie-t-elle. « Le temps que je consacre à mes enfants compense avantageusement la perte de revenus », ajoute-t-elle.

Que retient-elle de sa fréquentation de Marie Gérin-Lajoie ? « Son histoire m’a fait prendre conscience que les jeunes femmes d’aujourd’hui, moi y compris, avons tendance à prendre pour acquis les droits dont nous jouissons, gagnés grâce à l’acharnement et aux luttes incessantes menées par les militantes de première heure. Nous oublions parfois que ces acquis sont encore récents. Ne serait-ce que le droit de vote obtenu au Québec en 1940 », conclut-elle.

Marie Gérin-Lajoie, conquérante de la liberté, Anne-Marie Sicotte, Les éditions du remue-ménage, 2005

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