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L'anglo " rose " de la Commission Larose
N° 202 - septembre 2001

Le Brésil nationalise un médicament et assure sa production
Louis Préfontaine

Les États-Unis crient à l’illégalité



Le 23 août dernier, le Brésil décidait de ne plus attendre après la mégapharmaceutique Roche pour produire un générique du Nelfinavir, médicament utilisé dans la lutte contre le sida. Le médicament, aussi connu sous le nom de Viracept, est breveté par Agouran et la compagnie Roche en assure la production.

Depuis plus de quatre ans, le Brésil mène une lutte active contre le sida, distribuant gratuitement le Nelfinavir à ses citoyens atteints par le virus. Grâce à cette mesure, il a été possible de réduire les décès de 40 %. Cependant, les coûts d’achat du médicament à la compagnie Roche étaient devenus trop importants et Brasilia a décidé de produire elle-même le médicament.

Une étude de Médecins sans Frontières, publiée en mars dernier, démontrait que le Brésil payait trop cher pour ce médicament en dépensant jusqu’à 4 041 $ (US) par patient en une année via une production mixte. Les nouvelles offres de Roche, qui a proposé de vendre son produit jusqu’à 13 % moins cher, n’arrivaient pas à concurrencer un fabricant de produits génériques comme la compagnie Hetero (Inde), qui offrait le même traitement pour 1 511 $.

Mais la décision finale du Brésil fut de nationaliser le médicament et d’assurer sa production dans les laboraroires d’État de la Fondation Oswaldo Cruz (Fiocruz) de Rio et de réaliser des économies de 40 % aux dires du ministère brésilien.

Le Brésil est coupable d’avoir réduit ses coûts

Cette politique de production nationale des médicaments intitulée Accords sur les Droits à la Propriété Intellectuelle et du Commerce (ADPIC), un des principes fondateurs de l’OMC établis en 1994 et que doivent accepter tous les pays membres de l’Organisation.

Un rapport de l’OXFAM, publié au début de l’été, note 0 «Jusqu’en 1995, au niveau du développement des brevets, chaque pays était libre de développer son propre équilibre entre encourager l’innovation et maximiser la disponibilité de médicaments abordables à sa population. » En clair, les ADPIC s’attaquent à l’indépendance des pays membres de l’OMC en les empêchant d’établir eux-mêmes leurs priorités en matière de santé.

Le Brésil a voulu réduire ses coûts. Conséquence 0 les États-Unis portent plainte devant l’OMC. Peu importe que la politique brésilienne ait permis de sauver des vies, elle est illégale ! Il s’agit d’une autre démonstration du déficit démocratique, où les parlementaires élus sont assujettis à des règles externes fixées par des conglomérats qui ne sont pas soumis au suffrage populaire. Comme au Moyen-Âge, les serfs doivent payer une redevance au seigneur qui, en retour, a la bienveillance de ne pas les chasser du royaume.

Au Québec, la santé de l’économie passe toujours avant celle des patients

Nous pouvons nous demander si le Québec a encore les moyens de payer le gros prix pour des médicaments. Entre 1978 et 1998, la population de plus de 65 ans a augmenté de 53,1 %. Durant la même période, le prix des médicaments a été majoré de 289,7 % en dollars constants.

« Il est plus que temps que des pays osent affronter la lucrative industrie pharmaceutique », affirme Marie Pelchat, de la Coalition Solidarité Santé. « Le Canada est l’un des pays au monde qui est le plus généreux avec l’industrie pharmaceutique et le Québec en rajoute en protégeant les brevets pour une période supplémentaire de cinq ans. Le ministère de la Santé et des Services sociaux, au moment de la Commission parlementaire sur l’assurance-médicaments, a reconnu que la hausse des coûts des médicaments au Québec “est d’autant plus préoccupante qu’elle influencera la répartition des ressources financières entre les différents acteurs ”. Malgré cela, Landry s’est personnellement opposé à l’achat des médicaments au plus bas prix. »

Le temps est venu de se questionner sur la logique néolibérale affirmant que l’État doit se contenter de jouer un rôle de « facilitateur» à l’égard des entreprises. Nous devons prendre conscience que le Québec n’est plus à l’avant-garde en matière de politique des médicaments. Il se retrouve loin derrière des pays comme le Brésil, qui a décidé de ne plus se laisser détrousser par les règles du commerce international.

Dans le public, c’est moins cher

Une étude comparative de Act-Up Paris démontre un avantage significatif du réseau public sur le réseau privé quant au coût des médicaments. Le Nelfinavir, dont il faut prendre entre 6 et 9 doses par jour, se vend 1,62 $ (US) la capsule en Angleterre, 1,61 $ au Zimbabwe, et même jusqu’à 2,16 $ aux États-Unis, dans le secteur privé. Dans le public, le prix tend à baisser 0 1,54 $ en Colombie, 1,24 $ en Ontario, 1,36$ au Brésil et 0,92 $ en Nouvelle-Zélande.

Malgré des économies substantielles simplement en intégrant la médicamentation dans le régime public, le Brésil a tout de même décidé de nationaliser la production du médicament afin de maximiser la réduction des coûts.

Une trithérapie gratuite pour 100 000 malades depuis quatre ans

On peut lire, dans le numéro de mai du Réseau Médicaments et Développement, que c’est grâce à la fabrication par l’industrie brésilienne de sept médicaments antirétroviraux que 100 000 malades ont pu bénéficier depuis quatre ans d’une trithérapie gratuite. L’organisation française note aussi que « les Brésiliens ont proposé, lors d’un forum sur le sida à Durban, en juillet 2000, de transmettre leur technologie aux pays qui le désirent ». Ne serait-ce pas là une occasion, pour le Québec, de recourir à un système de production ou d’importation de médicaments génériques, libérant ainsi plus d’argent pour redonner un second souffle au système de santé publique ?

Les compagnies remplacent l’université pour la formation continue des médecins

Outre les brevets de vingt ans qui créent une situation de monopole chez les compagnies pharmaceutiques et le manque de volonté gouvernementale d’encourager les génériques, le docteur Paul Saba de la Coalition Solidarité Santé croit que l’explosion des coûts de la santé pourrait être en partie attribuée à la méconnaissance des médicaments par les médecins. « Les médecins sont mal informés; ils sont mis au courant des innovations par les compagnies pharmaceutiques. »

À chaque semaine, Paul Saba reçoit des dépliants d’« information», directement des multinationales, qui vantent les mérites de tel ou tel produit en le comparant à d’autres produits sur le marché devenus, évidemment, désuets. « Nous avons des séminaires et des conférences qui nous tiennent au courant, mais ces conférences sont subventionnées par les compagnies pharmaceutiques. »

Tenus dans l’ignorance, plusieurs médecins vont prescrire des médicaments plus coûteux alors qu’un équivalent générique aurait pu être utilisé. « Il faudrait qu’un organisme indépendant des compagnies pharmaceutiques, un organisme gouvernemental, puisse établir la liste de tous les nouveaux médicaments avec leurs effets, avantages, complications. La coalition travaille là-dessus. »

Pour le docteur Saba, la responsabilité des problèmes actuels doit être attribuée au gouvernement, car c’est à lui de prendre les décisions qui s’imposent. « C’est à nos élus de suivre le désir et la volonté de la population. Maintenant, ils sont menés par les compagnies d’assurance et les pharmaceutiques. Ils se font dicter leur conduite par le principe de rentabilité. » L.P.

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