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Couillard d’arabie
N° 241 - juillet 2005
Un congrès syndical historique
50 ans après sa création la centrale AFL-CIO est au bord du schisme
Vincent Larouche
Uni depuis 50 ans au sein de la même organisation, le mouvement syndical américain pourrait bientôt se retrouver divisé en deux clans. L’écrasante majorité des syndicats aux États-Unis sont toujours regroupés dans l’American Federation of Labor and Congress of Indusrial Organizations (AFL-CIO), la fédération qui couvre l’ensemble du pays. Mais à l’aube de son prochain congrès, qui se tiendra à Chicago, en juillet, celle-ci fait face à ce qui pourrait être la pire crise de son histoire. Insatisfaits de la direction actuelle, plusieurs gros syndicats représentant environs 35 % des membres évoquent la possibilité de quitter l’AFL-CIO, provoquant un schisme historique.

Ces « insurgés » regroupent les Travailleurs unis de l’alimentation et du commerce (TUAC), les Teamsters, le Syndicat de la construction, l’Union des employés et employées de services (UIES) et UNITE-HERE, un syndicat présent dans les textiles, l’hôtellerie et la restauration, qui a surtout fait son nom en organisant la main d’œuvre immigrante.

« Nous prenons ce débat très au sérieux et nous allons tout faire pour préserver l’unité du mouvement syndical américain, nous explique en entrevue le président actuel de l’AFL-CIO, John Sweeney, rencontré au congrès du Conseil du travail du Canada (CTC), à Montréal. L’union fait la force. Je comprends qu’il y a beaucoup de frustration chez ces membres, mais il faut continuer à travailler ensemble. »

Pour les dissidents, John Sweeney a fait « trop peu, trop tard » pour freiner la descente aux enfers du syndicalisme américain. À peine 12,5 % des travailleurs américains sont aujourd’hui syndiqués, comparativement à 35 % en 1955. Dans le secteur privé, ce chiffre tombe à seulement 8 %. Le mouvement syndical a mis tout son poids, sans succès, dans la bataille pour battre George W. Bush aux dernières élections.

Les contestataires exigent que la fédération consacre dès l’an prochain 60 millions de dollars (soit environ la moitié de son budget total) pour aider les syndicats membres qui acceptent de se lancer dans un plan de recrutement massif et pour lancer une campagne nationale de syndicalisation de Wall Mart, le plus gros employeur privé du pays.

« Ces syndicats dissidents réalisent que la fédération est composée d’un large éventail de forces, et que John Sweeney doit gérer ce regroupement de plusieurs perspectives et possibilités différentes, explique le sociologue Rick Fantasia, auteur du livre Des syndicats domestiqués, répression patronale et résistance syndicale aux États-Unis. Ils disent qu’ils n’ont pas le temps d’attendre que le président convainque un syndicat à la fois. Ils songent donc à prendre leurs ressources et créer quelque chose d’autre. Pour eux, c’est la seule façon de survivre. »

Il est vrai que les syndicats américains ne sont pas tous d’accord pour un changement aussi radical en faveur du recrutement. Leur avis diffère selon leur base sociale et les industries où ils sont présents. Les syndicats de fonctionnaires, par exemple, qui souffrent énormément quand les Républicains sont au pouvoir, veulent concentrer leur action sur les élections. Les Métallos, aux prises avec des fermetures d’usines et des mises à pied, ne partagent pas l’enthousiasme des syndicats de services pour le recrutement.

Ils ont tort, réplique Andrew Stern, président de l’UIES et principal porte-parole des dissidents, également présent au congrès du CTC. « Je pense qu’il y aurait beaucoup de possibilités pour eux. Au Canada, les Métallos sont très présents chez les agents de sécurité. Pourquoi est-ce qu’ils n’organisent pas des syndicats d’agents de sécurité aux États-Unis? Et il y a encore beaucoup d’emplois dans le secteur manufacturier aux États-Unis. Prenez les constructeurs automobiles asiatiques, ils ouvrent des usines chez nous, et elles ne sont pas syndiquées ! »

Le dirigeant de l’UIES est le premier à avoir obtenu de ses membres un mandat lui permettant de quitter la fédération si ses positions n’obtiennent pas gain de cause, notamment en ce qui a trait à l’argent alloué au recrutement. Si son organisation quitte, elle récupérerait les 10 millions $ annuels qu’elle paie en cotisations à l’AFL-CIO. Une bien maigre somme en regard de son budget total. « L’argent n’est pas important dans cette histoire, assure-t-il. Nous faisons présentement partie d’une organisation dont la stratégie a échoué ! Si c’était une entreprise privée, le PDG serait renvoyé ! »

Sous la conduite de Stern, l’UIES, qui est maintenant le membre le plus important de l’AFL-CIO, a mis toutes ses énergies dans le recrutement. Avec 700 organisateurs syndicaux rémunérés à temps plein, elle possède plus de recruteurs que tous les autres syndicats réunis! Sa croissance, tout comme celle de son proche allié du syndicat UNITE-HERE, a été fulgurante, au moment même où le taux de syndicalisation général était à la baisse.

Les partisans du président sortant, toujours majoritaires au sein de la fédération, répliquent que le recrutement et une croissance significative sont impossibles avec un gouvernement aussi anti-syndical que celui des Républicains de George W. Bush. Pour eux, la première étape serait d’intensifier l’action politique, et de faire élire le Parti démocrate.

Selon les contestataires, faire élire les Démocrates ne servirait à rien s’ils ne sont pas sous la pression d’un mouvement syndical très fort, ce qui passe par une opération massive de recrutement. « Ils voient que le Parti démocrate est de plus en plus dominé par les mêmes intérêts d’affaires que les Républicains, et qu’il est difficile de les influencer, observe le professeur Rick Fantasia. Ils se disent que, puisque les Démocrates sont liés aux grandes entreprises, il faut augmenter significativement la taille des syndicats pour pouvoir faire pression sur eux. »

Certains parmi les cinq syndicats dissidents sont tellement déçus du Parti démocrate qu’ils veulent remettre en question l’appui « automatique » à ce parti et travailler avec tout politicien qui se dirait ouvert au mouvement syndical.

Déjà en préparation de l’après rupture, Andrew Stern affirme de son côté qu’il serait prêt à continuer de collaborer avec la fédération sur les questions politiques. « Nous voulons prendre nos propre décisions, même si dans la quasi-totalité des cas, nos choix seraient les mêmes. » Autre signe que le dirigeant se prépare à quitter la fédération, il a commencé à signer des « pactes de non-agression » avec d’autres syndicats pour éviter le maraudage. « Si nous nous retirons de l’AFL-CIO, nous n’allons marauder aucun syndicat, assure-t-il. Nous visons les 92 % de travailleurs du secteur privé qui ne sont pas syndiqués. »

Mais rien n’est encore joué. Décidé à préserver l’unité, John Sweeney a déjà entrepris quelques réformes. Il propose aussi une augmentation des budgets de recrutement, mais trois fois moins importante que celle réclamée par ses adversaires. Pour dégager des fonds, au mois de mai, il a licencié 167 des 426 employés permanents de l’organisation. « Nous sommes tous d’accord sur la position où nous sommes, et sur où il faut se rendre, dit-il. Le débat a lieu sur la façon dont nous devons nous y prendre. » Il rappelle que la fédération ne peut être tenue responsable de tout, elle qui ne reçoit que 1 % des cotisations payées par les syndiqués. « Si chacun de nos syndicats consacrait par lui-même 30 % de ses ressources au recrutement, cela équivaudrait à 500 millions de dollars par année, ce qui est considérable. »

Une des possibilités qui pourrait empêcher l’éclatement serait l’élection à la tête de l’AFL-CIO d’un candidat qui saurait concilier les deux tendances. Le nom du président de la division hôtellerie de UNITE-HERE, John Wilhelm, a été mentionné par plusieurs médias. « La rumeur persistante veut que Wilhem se présente, confirme un cadre de UNITE-HERE aux États-Unis, qui demande à ne pas être identifié. Mais il manque encore d’appuis. » Le syndicaliste explique que Wilhelm, bien qu’il fasse partie des dissidents, pourrait être le candidat du compromis. « Andrew Stern est un gars très militant, qui fait des sorties publiques et attaque les gens, ce qui fait que beaucoup de personnes le détestent. Wilhem est plus politicien, il joue bien ses cartes et conserve de meilleures relations avec le milieu. »

D’une façon comme de l’autre, affirme le professeur Rick Fantasia, il faudra prendre sérieusement en compte les opinions des dissidents, surtout que UNITE-HERE, l’UIES et le Syndicat de la construction ont connu d’immenses succès ces dernières années, malgré une conjoncture difficile. « Leur position doit être débattue, parce qu’ils ont été très dynamiques, ils ont recruté dans des secteurs qui n’avaient jamais été organisés, ils ont des stratégies efficaces. Bien sûr, un schisme pourrait affaiblir le mouvement, mais je ne vois pas à quel point il pourrait être plus faible que maintenant, surtout au niveau de la fédération… »

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