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Couillard d’arabie
N° 241 - juillet 2005
À l’aube de l’affrontement décisif avec les fédéralistes, la question des médias devrait être au centre des préoccupations des souverainistes et des progressistes.
Que pouvons-nous opposer aux grands médias fédéralistes ?
Pierre Dubuc
Sans contrôle sur les médias, ces derniers sont à la merci de toutes les manipulations et de tous les coups fourrés.

D’entrée de jeu, il faut reconnaître que le portrait est sombre. La concentration de la presse est exceptionnelle au Québec. Deux grands groupes, Power Corporation et Quebecor, contrôlent tous les quotidiens, sauf Le Devoir dont la part du marché - 2,5 % du tirage total – est insignifiante. Un troisième groupe de presse, Transcontinental, se partage avec Quebecor la majorité des hebdos régionaux.

De plus, mis à part quelques irréductibles indépendants marginaux, toutes les imprimeries du Québec sont possédées par le Groupe Transcontinental et Quebecor. Transcontinental imprime les journaux de Power Corporation, groupe avec lequel il est également en partenariat pour la production du journal Métro à Montréal. Quebecor est propriétaire de Messageries Dynamiques, la plus importante agence de distribution, et Transcontinental possède Publi-Sac. Signalons que Le Devoir est imprimé et distribué par Quebecor.

À la concentration horizontale et verticale, s’ajoute la convergence. Quebecor est propriétaire du réseau TVA et Power Corporation a une entente de partenariat avec Radio-Canada. Quant au réseau TQS, il est détenu en co-propriété par Cogeco et BCE qui est également propriétaire du Globe and Mail de Toronto. Une autre entreprise ontarienne, Corus, vient de faire main basse sur la plupart des salles de nouvelles radiophoniques.

Il reste Télé-Québec dont le mandat est rapetissé à celui d’une télévision éducative par le CRTC qui applique des décisions de la Cour suprême qui, depuis 1931, nie au Québec toute juridiction dans le domaine des communications. Le budget de la télé d’État québécoise est à l’avenant.

Soulignons que le SPQ Libre a réussi à faire adopter une proposition extrêmement importante lors du congrès du Parti Québécois qui demande, dès « l’élection du Parti Québécois, de créer une radio publique nationale et donner à Télé-Québec, avec un financement approprié, un mandat d’information régionale, nationale et internationale, et de développer le plus rapidement possible une chaîne de télévision d’information continue. »

Dans le contexte de crise politique qui accompagnera inévitablement la tenue d’un nouveau référendum sur la souveraineté, quel sera le rôle de ces médias ?

Nous connaissons bien l’orientation politique de leurs propriétaires. La famille Desmarais est étroitement lié au Parti libéral fédéral, la famille Marcoux de Tranconstinental a appuyé l’ADQ de Mario Dumont aux dernières élections et le penchant plus nationaliste de la famille Péladeau est de notoriété publique.

Certains diront que, malgré le parti-pris de leurs propriétaires, les rédactions et les journalistes jouissent d’une autonomie relative. Ce n’est pas totalement faux. Les médias relatent les luttes de clans au sein de la classe dominante et font ainsi par ricochet l’éducation politique des classes populaires. Par exemple, c’est avec délectation que les souverainistes regardent la transmission des audiences de la Commission Gomery – mise sur pied par Paul Martin pour liquider le clan Chrétien au sein du Parti libéral – sur la chaîne RDI dont le mandat est de « promouvoir l’unité canadienne ».

De plus, il y a toujours eu des journalistes futés qui savent utiliser tous les trucs du métier pour informer ceux qui savent lire entre les lignes. Cependant, les propriétaires des médias ont considérablement réduit au cours des dernières décennies la marge de manœuvre des salles de presse en s’assurant au moyen d’avantages financiers de la fidélité idéologique d’un groupe restreint de journalistes et en ayant de plus en plus recours à des pigistes à statut précaire.

Soyons assurés que, dans le contexte d’un référendum sur la souveraineté, la classe dominante canadienne saura mettre de côté ses différends pour faire front commun contre le Québec, d’autant plus qu’elle sait maintenant qu’elle peut le perdre. Elle n’hésitera pas à utiliser toutes les armes en sa possession pour faire pression sur les éléments récalcitrants. Par exemple, on imagine facilement les grandes agences de publicité ontariennes menacer de boycotter les journaux anglophones de Sun Media, la filiale canadienne de Quebecor, si les médias québécois de Pierre-Karl Péladeau prennent trop ouvertement parti pour le camp souverainiste.

Que pouvons-nous opposer aux grands médias fédéralistes ? Faut-il fonder un quotidien résolument souverainiste ? Faut-il faire renaître de ses cendres Québec-Presse ou le Jour ?

Cette avenue nous paraît irréaliste. Quand en 1998, Conrad Black a publié le National Post à Toronto, il a déclaré qu’il n’aurait pu se lancer dans cette aventure s’il n’avait pas été propriétaire de Southam News, qui possédait des imprimeries, des réseaux de distribution et un bassin de journaux dans lequel Black a pu puiser des journalistes pour le Post.

Malgré cela, trois années plus tard, le Post était toujours déficitaire et Black lançait la serviette et vendait ses actions. Pourquoi ? Parce que des grandes agences de publicité de Toronto que Black avait pourtant traité aux petits soins des propriétaires à coups de banquets, de voyages et de cadeaux n’avaient pas embarqué. Ils étaient restés fidèles au Globe and Mail, au Toronto Star, tout en profitant de la concurrence du Post pour exiger de ces grands journaux des réductions des tarifs publicitaires.

Comment pourrions-nous envisager la création d’un quotidien sans posséder d’imprimeries, de réseaux de distribution et sans… recettes publicitaires. La question de la publicité est incontournable. Son absence explique l’échec de Québec-Presse et du Jour. Elle représente 80 % des revenus des quotidiens. Le phénomène n’est pas nouveau. En 1784, le premier journal à voir le jour en Amérique, le Pennsylvania Packet and Dailey Advertiser consacrait plus de 60 % de son espace à la publicité.

Que faire alors ? Dans son excellent ouvrage consacré à l’histoire des médias*. Paul Starr démontre que la création et le développement des médias n’est pas le résultat du jeu des forces du marché, mais de décisions gouvernementales. Dans ce sens, un gouvernement du Parti Québécois devrait investir massivement dans Télé-Québec pour en faire une véritable chaîne d’informations et soutenir par différentes mesures la presse indépendante.

Richard Starr nous apprend également qu’à chaque fois qu’une situation politique s’est trouvée bloquée par l’opposition des grands médias, la solution est toujours venue de l’utilisation d’un nouveau média. Ainsi, dans les années 1930, Franklin Delanoe Roosevelt a contourné l’opposition des grands médias écrits à son New Deal avec ses « causeries au coin du feu » à la radio. À la fin des années 1950, De Gaulle a imposé sa solution à la guerre d’Algérie en ayant également recours à un nouveau média, la télévision, pour rejoindre le grand public et défier une presse hostile.

De même, au Québec, la télévision a joué un rôle de premier plan dans la lutte contre le duplessisme et le déclenchement de la Révolution tranquille. Maurice Duplessis abhorrait ce nouveau média, dont nous pouvons dire qu’il a produit le personnage politique le plus important de son époque : René Lévesque.

Sommes-nous aujourd’hui dans une situation historique comparable ? La solution à la concentration des médias réside-t-elle dans l’utilisation des nouvelles technologies ?

Déjà, les souverainistes doivent réaliser qu’une bonne partie de leur succès passé s’explique par l’utilisation intelligente qu’ils ont faite depuis trente ans du seul moyen de communication de masse à leur disposition pour la diffusion de leurs idées, le recrutement et le financement, soit le téléphone !

Aujourd’hui, un segment de plus en plus important de la population du Québec a accès à Internet, ce qui représente un bassin de population suffisant pour développer de nouveaux moyens de communication de masse. Alors, pourquoi pas un quotidien Internet ? Un quotidien qui ne nécessite ni imprimerie, ni réseaux de distribution ! C’est un projet sur lequel l’aut’journal travaille depuis déjà plusieurs mois et dont nous reparlerons dans les numéros à venir.

* Paul Starr, The Creation of the Media: Political Origins of Modern Communication (Paperback), 2004.

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