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Couillard d’arabie
N° 241 - juillet 2005
En se privant d’une expertise dans l’éolien
Hydro-Québec se livre pieds et poings liés au privé
Gabriel Sainte-Marie*
Dans La Presse du 3 mai dernier, le nouveau PDG d’Hydro-Québec, Thierry Vandal, affirme qu’« il vise haut et ambitionne de faire d’Hydro-Québec la référence mondiale en matière d’intégration de l’éolien au réseau de distribution de l’électricité. » L’implantation de parcs éoliens est une bonne nouvelle du point de vue environnemental d’autant plus que le coût de cette forme d’énergie devient de plus en plus intéressant.

Toutefois, Hydro-Québec commet une grave bêtise en livrant la nouvelle filière à l’entreprise privée. Hydro-Québec se prive d’une expertise qui lui permettrait d’occuper un rôle de premier plan dans cette filière stratégique, comme elle l’a fait avec les grands barrages. Encore plus choquant, notre société d’État a la capacité d’exploiter les éoliennes à un moindre coût que l’entreprise privée.

La technologie entourant les éoliennes est en plein essor. Au cours des quinze dernières années, le coût de l’éolien a été réduit de moitié. Les spécialistes affirment que ces coûts continueront à diminuer au moins au même rythme jusqu’en 2012, rendant la filière incontournable. Cette diminution de coût et les préoccupations environnementales grandissantes, comme le respect du protocole de Kyoto, expliquent l’engouement pour l’éolien. En 1992, la puissance totale des éoliennes était de 2500 mégawatts (MW), contre 40 000 MW en 2003.

Le Québec regorge de sites propices pour les éoliennes. Les meilleurs d’entre-eux se trouvent principalement sur la Côte-Nord et en Gaspésie. Autre avantage, les vents soufflent plus fort l’hiver, saison durant laquelle notre demande d’énergie est la plus élevée.

En 2002, le gouvernement a demandé à Hydro-Québec d’implanter un bloc de 1000 MW de puissance éolienne en Gaspésie. La société d’État a opté pour un appel d’offres aux entreprises privées, prétextant son manque d’expertise en la matière. Deux entreprises ont décroché des contrats. La première firme, Cartier Wind Energy, construira six parcs totalisant 740 MW.

Elle est détenue à 50 % par TransCanada Corporation, une entreprise privée albertaine qui s’intéresse principalement aux pipelines et aux centrales thermiques. C’est cette entreprise qui construit et exploitera la centrale thermique de Bécancour. Le fonds de placement Innergex II détient 30 % des actions de Cartier Wind Energy. Innergex II possède des mini-centrales au fil de l’eau en Ontario et au Québec. Les autres 20 % d’actions sont détenues par Renewable Energy Systems Canada Development, elle-même filiale de RES USA. Cette firme américaine est la seule à détenir une expertise dans la filière éolienne.

La seconde entreprise retenue pour construire deux parcs totalisant 250 MW est la torontoise Northland Power Inc. et son fonds de placement. Northland est spécialisée dans la distribution de gaz naturel et détient des centrales thermiques.

Il est navrant de constater que les contrats furent attribués à des intérêts privés étrangers et à des firmes se spécialisant dans le gaz, le thermique et les mini-centrales, qui ne s’intéressent aucunement à la protection de l’environnement. Mis à part RES USA dont la filiale canadienne est actionnaire minoritaire de Cartier Wind Energy, ces entreprises n’ont pas d’expérience dans la filière éolienne. Elles affirment utiliser ce projet de 1000 MW pour développer leur expertise, ce qu’Hydro-Québec aurait pu faire autant qu’elles !

De plus, le tarif de ces firmes est trop élevé. En tenant compte des augmentations annuelles, le contrat stipule qu’Hydro-Québec leur versera une moyenne de 8,35 ¢ par kilowatt-heure (¢/kWh). À titre indicatif, le coût moyen de production d’Hydro-Québec est de 1,9 ¢/kWh. Le projet de Toulnoustuc revient à 4 ¢/kWh, et celui d’Eastmain à 5 ¢/kWh. Les nouveaux projets coûtent plus cher, les meilleurs sites étant déjà utilisés.

Le projet de 1000 MW d’énergie éolienne n’est pas du tout compétitif, et il l’est encore moins lorsqu’on inclut les coûts pour le transport et l’équilibrage. Hydro-Québec construit de nouvelles installations pour transporter l’électricité éolienne à partir de la Gaspésie. Il y a également des coûts pour intégrer la production éolienne au reste de sa production. C’est l’équilibrage. Ceci donne un coût moyen total de 10,92 ¢/kWh.

On pourrait penser qu’il s’agit là du prix à payer pour avoir une énergie propre. Il s’agit plutôt du prix à payer pour développer l’expertise des firmes privées que sont TransCanada, Innergex, Renewable Energy Systems et Northland Power. Ces tarifs sont inacceptables. Par exemple, l’entreprise 3Ci de Saint-Bruno, qui possède deux parcs à Murdochville, vend sa production à Hydro-Québec à un coût moyen d’environ 6,5 ¢/kWh. Ce coût inclut les augmentations annuelles.

Par ailleurs, nous avons calculé que si le projet de 1000 MW était réalisé par Hydro-Québec, notre société d’État aurait été en mesure de produire l’électricité éolienne à un coût de 5,6 ¢/kWh, tout en bénéficiant d’un taux de rendement annuel de 15 % sur le projet. C’est 33 % moins cher. Cette importante différence de prix s’explique par six facteurs.

Avant tout, même si un taux de rendement de 15 % est très élevé et intéresse tout capitaliste, il est inférieur à celui que réaliseront les entreprises privées. Deuxièmement, en soumissionnant pour des petits parcs d’environ 100 MW de façon indépendante, les firmes ont un faible pouvoir de négociation auprès du fournisseur d’éoliennes General Electric. À partir des transactions observées en Europe, nous avons calculé que si le 1000 MW avait été acheté en un seul bloc, il aurait été possible de l’obtenir du fournisseur pour un prix inférieur d’au moins 12,8 %.

Troisièmement, les cotes de crédit de notre société d’État sont meilleures que celles des firmes retenues, diminuant le coût du financement du projet. Quatrièmement, les emplacements où Cartier Wind Energy et Northland ont installé leurs parcs d’éoliennes n’offrent pas les meilleurs vents en Gaspésie. Ceci est tout à fait inacceptable et va à l’encontre de la logique d’utiliser les meilleurs sites disponibles en premier.

Hydro-Québec a également une part de responsabilités dans l’explication des prix déraisonnables des contrats. Le gouvernement fédéral verse une subvention de 1 ¢/kWh durant les dix premières années d’exploitation d’un parc éolien. La société d’État a choisi de s’accaparer 75 % de cette subvention, faisant augmenter le prix de l’éolien. De plus, le Syndicat professionnel des scientifiques de l’IREQ (SPSI) (l’IREQ étant le centre de recherche d’Hydro-Québec) affirme que le coût d’équilibrage chargé par Hydro-Québec ne devrait pas dépasser 0,1 ¢/kWh alors qu’il s’établit à 0,9 ¢/kWh. Hydro a retenu le coût d’équilibrage le plus élevé sur la planète alors que l’arrimage entre l’éolien et l’hydroélectricité est au contraire le plus faible au monde. Ces pratiques ne changent rien aux bénéfices d’Hydro-Québec puisqu’elle vend l’électricité à des tarifs qui ne sont pas en relation avec le prix de l’éolien.

Pour toutes ces raisons, Hydro-Québec a la capacité de produire de l’énergie à partir d’éoliennes à un coût de 5,6 ¢/kWh plutôt que 8,35 ¢/kWh pour le privé. Lorsqu’on inclut les frais de transport et d’équilibrage, ces coûts s’élèvent à 7,38 ¢/kWh pour notre société d’État contre 10,92 ¢/kWh pour le privé.

La population du Québec se fait complètement voler par des entreprises privées étrangères. Le gouvernement lancera un second appel d’offres pour l’installation de 1000 MW supplémentaires d’énergie éolienne à l’automne prochain. Par respect pour les Québécoises et les Québécois, Hydro-Québec doit construire et exploiter ce second projet de 1000 MW. La filière éolienne sera incontournable d’ici peu. Dans toute l’Amérique, c’est le Québec qui l’encourage le plus. Il devrait aller de soi que ces efforts soient concertés de façon stratégique et servent à nous développer une expertise. Or, ce n’est même pas le cas. Nous finançons une expertise étrangère dans ce secteur stratégique et ne bénéficions même pas de faibles tarifs en contrepartie.

De plus, Hydro-Québec doit conserver son caractère monopolistique sur l’électricité produite au Québec. Le monopole d’État est le type d’entreprise le mieux approprié au secteur de l’électricité. Cette structure d’entreprise publique nous permet de bénéficier d’imposantes économies d’échelles en plus de se répartir collectivement les profits.

Il revient donc à Hydro-Québec de développer la filière éolienne au Québec. L’Alberta a son secteur pétrolier, l’Ontario son secteur automobile, le Québec doit consolider son expertise dans l’énergie renouvelable et devenir le leader dans l’éolien en Amérique.

* Économiste à la Chaire d’études socio-économiques

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