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Mariage à trois !
N° 240 - juin 2005
Mon premier portulan
La figurine était plus grande que nature
Jean-Claude Germain
La route de l’Ouest se terminait souvent sur la rue Craig devant la vitrine de Mendelsohn’s, la Mecque des pawnshops, à un coin de rue de la Main. J’étais fasciné par l’éclat d’un modèle réduit de voiture de pompier qui trônait au milieu d’un bric à brac d’instruments de musique ternis, cornet, trompette, clarinette ou saxophone et d’objets disparates, en cuir patiné, en cuivre délustré ou en argent dépoli.

Avec sa vitrine poussiéreuse, la boutique ne payait pas de mine mais son camion à grande échelle fraîchement astiqué était d’une beauté à vous couper le souffle. Parfaitement proportionné, il devait bien faire presque trois pieds de long et les moindres détails, de la cloche aux pentures des coffres, avait été usinés comme l’original. L’arrêt obligé devant la vitrine de Mendelsohn’s était ma récompense de la journée. Mon père profitait de l’occasion pour aller saluer l’aîné de ses frères qui était le capitaine de la Station de feu numéro 10, voisine du terminus de tramways et de la boutique du prêteur sur gages.

Je ne pourrais en décrire l’intérieur puisque je n’y suis jamais entré. Mon père m’avait fait comprendre que ce n’était pas un commerce comme les autres, mais je saisissais mal comment des objets pouvaient appartenir à quelqu’un sans lui appartenir vraiment. Sauf la voiture d’incendie! Pour Mendelsohn, elle était sans prix et on répétait que le prêteur avait refusé des sommes considérables plutôt que de s’en départir. Je n’étais donc pas le seul à venir rêver devant sa vitrine.

Puis, un jour – c’était la fin d’un bel après-midi ensoleillé – alors que nous étions encore une fois au même endroit pour admirer l’objet de toutes mes convoitises, mon père me dit tout à trac de ne pas bouger et de l’attendre. Je vais voir c’que j’peux faire ! Et il entre dans la boutique. Quelle ne fut pas ma surprise, une dizaine de minutes plus tard, de voir apparaître un vieux monsieur qui se déplaçait lentement derrière la vitre en regardant là où il mettait les pieds jusqu’à ce qu’il s’arrête devant le camion de pompier. Mon camion rouge ! Traversé par un espoir fou, j’ai cru l’ombre d’un instant que mon père me l’avait acheté.

Monsieur Mendelshon – j’ai présumé que c’était lui – a mis un genou par terre et s’est penché sur l’objet de tous mes émerveillements pour pousser délicatement du doigt une manette placée derrière la cabine du côté opposé au chauffeur. Il a relevé la tête et m’a décoché un sourire énigmatique tout en m’observant par-dessus son pince-nez. Au même moment, sous mes yeux ahuris, la grande échelle télescopique s’est soulevée lentement du camion en pivotant sur sa plateforme tournante pour se déplier comme une vraie magyrus en poussant la nacelle de plus en plus haut vers le ciel.

C’était magique ! Lorsque j’en suis enfin redescendu, le vieux monsieur nous avait rejoints à l’extérieur de son magasin. Je vous dois quelque chose pour votre trouble ? lui demande mon père. Monsieur Mendelsohn secoue la tête. No trobbeule ! C’est incroyable ! dit-il. J’ai vu le… merveillement grimper avec l’échelle dans ses yeux ! Puis, il m’a fait un geste de la main. Wait ! pour revenir presque aussitôt avec un minuscule porte-clef en argent qui était la reproduction d’une ancienne pompe d’incendie à vapeur.

My gift ! No charge !

Presque sans transition, quelques instants plus tard, la situation est inversée. Confronté à un camion de pompier dans toutes ses grosseurs, j’ai la nette impression d’être devenu à mon tour un modèle réduit.

À chaque nouvelle visite de la station de feu, j’espérais – c’était déjà arrivé deux ou trois fois – que la caserne réponde à une alarme. Je ne me lassais pas de l’agitation survoltée du branle-bas de combat des pompiers qui, la minute d’avant, jouaient placidement aux cartes, et, la minute d’après, sautaient littéralement d’un étage à l’autre jusque dans leurs bottes puis sur le marchepied d’un camion déjà en marche tout en enfilant leurs vestes et leurs casques.

Dès leur départ, le contraste était saisissant. Il ne restait plus dans l’espace vide du garage que les souliers des pompiers sur le plancher pour délimiter les endroits qu’occupaient les diverses voitures d’incendie.

L’aîné des frères de mon père n’était pas commode. Il avait quelque chose d’un volcan qui attendait en permanence l’occasion de perdre patience. Il est bien évident qu’en toute innocence, je me suis empressé de lui montrer le porte-clés de Mendelsohn. Il l’a mis dans la paume de sa patte pour le regarder de plus près – c’était un costaud – et m’a presque aussitôt jeté un regard hostile, en crispant la mâchoire, ensuite il a pris une profonde inspiration en refermant nerveusement la main sur ma petite pompe d’incendie et pendant une seconde, j’ai bien pensé qu’il allait la lancer contre le mur. Puis, il a expiré très longuement et m’a remis le cadeau dont j’étais si fier sans commentaire.

Mon père l’observait avec une candeur que je ne lui avait jamais connu. En fait, il se préparait à une attaque verbale qui n’a pas tardé. Ton gars est sûrement pas en âge de me niaiser. lui a lâché son frère de sa voix rogue. Mais y’est pas question qu’y montre son cadeau à parsonne dans la station ! À parsonne, t’a compris ! J’ai bien vu que mon paternel se retenait pour ne pas pouffer de rire – ce qui aurait été contre-indiqué dans les circonstances.

Son frère était réputé dans le service pour ses éruptions colériques. Sitôt qu’on lambinait dans l’exécution de ses ordres, il arrachait ou fracassait tout ce qui lui tombait sous la main. Comme personne n’aurait voulu être à la place des objets violentés, la leçon portait. Une jeune recrue insolente avait eu la surprise d’être saisie par la ceinture, soulevé à bout de bras d’une main et déposé sur le capot d’un camion de pompier dans un seul mouvement. T’as compris ! Quand ch’te parle, tu réponds pas, tu le fais !

Dans la famille, on disait que mon oncle sortait du lit avec le même air que sa femme y entrait : l’air bête. Au moment où il s’était engagé au Service des incendies, on se servait encore des chevaux qui étaient installés à demeure dans des stalles spéciales de la caserne. Lorsque l’alerte était déclenchée, les attelages tombaient automatiquement sur le dos des bêtes et le pompier affecté à ce service n’avait qu’à serrer les sangles sous le poitrail des chevaux, attacher le grément et la pompe à incendie était prête à monter au feu.

Mon oncle y parvenait rarement du premier coup. En fait, il y arrivait toujours de peine et de misère en perdant un temps précieux. On lui aurait demandé de s’atteler à la chaudière, il l’aurait fait. Mais il avait une peur bleue des chevaux et les bêtes le sentaient.

Son enfer et son humiliation avaient duré une très longue année. Ajouté à l’humeur massacrante de son Irlandaise qu’on avait surnommée Haggie Naggie, il y avait de quoi attiser un volcan pour toute une vie.

À parsonne, t’a compris ! répéta mon oncle une troisième fois. J’ai pas envie que ça recommence ! Finalement, la figurine était plus grande que nature.

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