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Mariage à trois !
N° 240 - juin 2005
Le sort des travailleurs pour la collectivité
Solidaires avec les pauvres jusque dans la pauvreté
Gilles Simard
D’un contrat de travail à un autre, ça fait maintenant plus de vingt-cinq ans que je promène mes humeurs dans le communautaire. Ainsi, après tout ce temps, il me semble encore que le travail pour la collectivité demeure l’une des plus belles expériences qui soient. L’un des principaux arguments qui militent en faveur de cet énoncé est, justement, de pouvoir concilier militantisme et travail de permanence. Pourtant, à cause de la précarité d’emploi et des conditions de travail souvent exécrables qui y prévalent, la belle et noble aventure peut facilement tourner au cauchemar pour qui n’est pas suffisamment sur ses gardes.

En fait, à cause d’un filet de sécurité sociale trop mince, de salaires désavantageux et de régimes de retraite inexistants travailler dans un tel domaine relève souvent de la haute voltige. Ainsi, quiconque veut avoir un bébé, se payer un peu de luxe, ou tout simplement rembourser ses dettes d’études devra rapidement apprendre à vivre en déséquilibre constant. Sur la corde raide, comme on dit.

Hélas, la liste est très longue de ces travailleurs du « communautaire » qui sont passés au travers des mailles du filet pour atterrir soit chez le psy, soit devant un agent du fisc ou du bureau de chômage. Tout ça à cause d’un manque d’encadrement, à cause d’informations inadéquates ou tout simplement faute de soutien de son propre milieu.

Aujourd’hui, j’ai beaucoup de difficulté à voir évoluer des permanents, hommes et femmes, dans les « presque-mêmes » conditions de précarité et de salaires minables d’ il y a quinze ou vingt ans. Je charrie, j’exagère ? Si peu. La preuve : à l’été 1984, l’Année-à-Québec du grand flop des Voiliers et de la Papemobile consacrée, je gagnais autour de dix dollars l’heure au Groupe de défense des détenus de la ville du même nom. Incidemment, à Montréal et en région, les conditions de travail des autres groupes de défense des droits étaient à peu près les mêmes. Comment se fait-il donc que vingt ans plus tard, dans certains groupes de défense des droits, des employés gagnent soit le même montant, soit à peine quelques dollars de plus ? Au fait : au moment d’écrire ces lignes, saviez-vous qu’environ le tiers des salariés du « communautaire » vivaient sous le seuil de pauvreté ?!*

Comment se fait-il donc, que vingt ans après, bon nombre de groupes du communautaire, pataugent encore dans la précarité, sans contrat de travail formel, sans assurance collective, et (encore moins) sans l’ombre d’une demi-mesure d’un quelconque régime de retraite ? Comment se fait-il que des permanents de groupes se trouvent encore avec des semaines de cinquante heures travaillées, sans possibilité de les récupérer (en temps de vacances ou autrement) ? Qu’est-ce qui ne va pas dans le travail pour la communauté ? Qu’est-ce qui a cloché par rapport à l’évolution normale des choses?

Est-ce que, depuis vingt ans que ça dure, les salariés du communautaire ont fait vœu de pauvreté, par solidarité avec les gens dont ils défendent les droits (femmes, pauvres, chômeurs, bénéficiaires) ? Est-ce que, pendant tout ce temps, les permanents de groupes auraient sciemment décidé de pousser à bout la logique de la simplicité volontaire ? Est-ce qu’il faut croire, depuis vingt ans que ça dure, qu’il y a une adéquation directe et nécessaire entre la réussite des objectifs et le syndrome du cordonnier mal chaussé ? Autrement dit, que comme groupe, l’atteinte de ses objectifs est quelque chose d’irréalisable dans des conditions normales et décentes pour les employés ?

Ici, outre bien sûr le sous-financement chronique des groupes et tout le temps perdu en recherche d’argent, il semble bien qu’une des principales causes de ce résultat très peu encourageant pour la relève réside dans l’effarant taux de roulement du personnel. Un va-et-vient étourdissant des employés qui, combiné à de faibles budgets et des choix de performance absolue, fait en sorte que l’on a très peu investi dans les structures de travail. Avec comme résultat un taux de rétention désastreux et l’inquiétante perspective de voir le bassin de main-d’oeuvre du « communautaire » se vider complètement avec le départ des « boomers »**.

Un des problèmes, c’est que, pour toutes sortes de raisons, la question des salaires et des conditions de travail dans le travail pour la collectivité a toujours été nimbée d’une aura de mystère et de suspicion. Du plus loin que je me souvienne, en revisitant mes périodes chômées ou travaillées, on a toujours abusé du non-dit, quand il s’est agi de cette question. Tout au plus avait-on droit à un pétard mouillé de temps à autre, la plupart du temps au lendemain d’un cinq à sept prolongé entre permanents. Un tel silence, une telle auto-censure, soit parce qu’on se méfiait d’un conseil d’administration trop paternaliste, ou trop centré sur l’entreprise privée, soit (surtout) qu’on vivait de la honte à nourrir le syndrome du cordonnier mal chaussé. Pas facile, évidemment, de défendre les droits des « pôvres », et d’admettre qu’on l’est !

Bien sûr, grâce au courage social des uns et à l’altruisme des autres, certains groupes ont nettement progressé en matière de conditions de travail. À ce titre, ils méritent d’être cités en exemple. Je pense notamment aux groupes de femmes, chez qui le salaire horaire et les avantages sociaux se sont améliorés (entre autres, grâce à Du pain et des roses). Je pense aussi aux groupes d’aide aux sans-abri, qui ont su rapatrier d’importantes sommes d’argent du fédéral. Je pense enfin à tous ces organismes de droits et de services du Québec, qui ont fait le pari d’une structure syndicale. Ici, que les esprits chagrins et bigots se rassurent : il ne semble pas qu’ un tel choix les ait amenés vers un quelconque corporatisme débilitant. Bien au contraire…

Enfin : un peu partout autour de moi, j’entends dire que les groupes sortent de plus en plus du placard, au chapitre des conditions de travail. Tant mieux, tout n’est donc pas perdu. Néanmoins, compte tenu d’une solidarité intergroupes beaucoup trop fragile, compte tenu aussi d’une reconnaissance par l’État qui ne vient pas, les quelque cinq milles groupes du communautaire au Québec doivent redoubler d’ardeur s’ils veulent résister au maëlstrom prévu avec le départ massif des « boomers » dans quelques années. Et surtout : ne compter que sur leurs propres moyens !

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