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N° 239 - mai 2005

L’habitant, la vache noire et l’Anglais
Jacques Ferron
Les vaches ont été longtemps des quasi-divinités dans les campagnes, distributrices de l’abondance et gardiennes de la paix. Déjà en France, leur règne débordait les campagnes, et cela transparaît dans l’expression fort connue : « À chacun son métier, les vaches seront bien gardées ». Elle devait être employée dans les villages et dans les villes, car c’est là que s’exerçaient les métiers, non dans les campagnes.

Les vaches devenaient alors un symbole de la prospérité publique que sauvegarde la paix sociale. De même, après une navigation périlleuse, quand on se réjouissait de se retrouver enfin sur le plancher des vaches, cela ne signifiait en rien qu’on venait d’échapper aux dangers de l’eau en atterrissant dans les champs : on voulait dire tout simplement que la terre est l’élément de l’homme plus que l’eau ou l’air et l’on choisissait pour le montrer, non pas les marais, les forêts profondes, ni même le pavé des villes portuaires, qui ne laissaient pas d’être dangereux, mais l’endroit de la terre qui offre le plus de sécurité, les prairies où paissent les vaches, elles qui sont de grosses bêtes sans défense.

De plus, quelqu’un parlait-il d’une chose connue, publique, commune, on se récriait : « Mais c’est le grand chemin des vaches ! » Les vaches ne vont pourtant que l’une après l’autre en suivant une piste étroite et sinueuse, sans jamais quitter la propriété foncière qu’elles occupent et dont elles témoignent. Aussi faut-il entendre par cette troisième expression l’ordre qui règne à la campagne, exposé à vue de pays, simple et aisé à comprendre.

De tous les animaux, le seul chez qui le noir n’est jamais maléfique, c’est la vache laitière. Le noir lui est même propice, plus encore que le blanc, car il lui fait donner un lait plus riche, alors que la vache blanche l’a plus abondant, mais tout en couleur. Voir vache noire dans bois brûlé, le soir, devant le feu, c’était pour un pauvre diable rêver d’opulence, mais la chercher dans un bois brûlé, c’était s’en faire une idée fixe et n’être qu’un songe-creux, du moins en France, avant la Révolution, lorsque la propriété de la terre n’appartenait pas à qui la cultivait, ni celle du bétail à qui l’élevait.

Littré qui a relevé ces deux dernières expressions les donne comme vieillies, car la Révolution avait amélioré la condition des paysans. Vingt ans auparavant, Buffon écrivait à leur sujet : « Ces hommes qui élèvent, qui multiplient le bétail, qui le soignent et s’en occupent perpétuellement, n’osent jouir du fruit de leurs travaux : la chair de ce bétail est une nourriture dont ils sont forcés de s’interdire l’usage, réduits par la nécessité de leur condition, c’est-à-dire par la dureté des autres hommes, à vivre, comme des chevaux, d’orge et d’avoine, ou de légumes grossiers et de lait aigre. » C’était après le traité de Paris. On comprend que le mot paysan n’ait pas traversé l’Atlantique. Nos ancêtres furent des habitants, des cultivateurs mais des paysans, point.

Les vaches, par contre, les avaient accompagnés. Ces vaches françaises, en s’acclimatant, ne tardèrent pas à former le cheptel des vaches dites canadiennes, aujourd’hui d’une race reconnue pure, et justement de la couleur rêvée, noire uniforme, avec quelques reflets de roux. Et cela nous conduit à une autre expression : « Nous avons gagné, nous sommes les maîtres, nous sommes sûrs de réussir ». Et quand fut-il lancé, ce cri ? À peu près en même temps que les Anglais, ayant pris Québec, criaient victoire, eux aussi. Il n’y avait là rien d’incompatible et la suite l’a montré.

C’était en effet une grande conquête pour les descendants des misérables paysans français que d’être les propriétaires de la terre qu’ils cultivaient, qu’ils achevaient de défricher et sur laquelle allaient et venaient en procession, des vaches noires.

De plus, c’est à la même époque qu’ils triomphèrent, grâce au feu renfermé dans le poêle de fonte, des rigueurs du climat. Il n’en fallait pas plus pour que, tout à eux-mêmes, enfin, ils vissent avec un certain détachement les Français, qui n’étaient pas de leur classe, s’en aller, et les Anglais, qui n’étaient point de leur nation, leur succéder. Ces messieurs aimaient voyager, qu’y pouvait-on ? Qu’ils voyagent et que grand bien leur fasse !

Ce n’empêchait pas les Canadiens, élevés au milieu des vaches laitières, d’être prolifiques, d’occuper peu à peu tout le pays, et de finir par penser que les Anglais y devenaient peut-être de trop. Cela leur fut dit, ils ont compris et depuis ils s’en vont, un peu comme des gitans auxquels ils ont toujours ressemblé beaucoup. Le peu, qu’ils nous laissent, quand ils auront bu le lait de la vache noire, seront des nôtres et bien traités, car si le cheval est la plus belle conquête de l’homme, l’Anglais enquébecquoisé se classe peut-être à nos yeux au-dessus du cheval.

Historiette parue la première fois sous le titre Vache noire dans L’Information médicale et paramédicale, XXXI : 1, 20 novembre 1979, p. 20.

Nous vous invitons à visiter le site Jacques Ferron, écrivain (www.ecrivain.net/ferron) qui est aussi le site de la Société des amis de Jacques Ferron

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