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N° 239 - mai 2005
Le cinéma plaide la cause des ados en difficulté
Dans un quartier dur, on apprend à être dur
Ginette Leroux
J’prends Fullum, j’monte jusqu’à Coupal, pis là j’pogne Parthenais, pis j’m’en viens directement ici. » C’est le chemin qu’emprunte quotidiennement Julie Whissel, une élève de l’école secondaire Pierre-Dupuy. Pour la majorité d’ados en difficulté qui fréquentent cette institution publique, la réussite n’est pas une priorité. Leur premier défi est d’échapper à la vie en dehors de l’école.

« Le monde de Westmount et compagnie, j’trouve qui sont un p’tit peu “ freshpets ”, lance Steve, 17 ans. Y ont d’l’argent pour vivre là tandis que, dans le Centre-Sud et Hochelaga, le monde ont moins les moyens, les parents travaillent pas. C’est dur comme quartier, mais ça m’a appris à être dur aussi. »

Quand apprendre passe en dernier, que la douleur de vivre empêche de rêver, l’école doit être d’autant plus efficace pour que le goût de s’y accrocher persiste. C’est ce que nous apprennent les documentaires 538 fois la vie de Céline Baril et Histoire d’être humain de Denys Desjardins.

Au cours de l’année scolaire 2003-2004, les deux cinéastes ont posé un regard attentif et émouvant sur les élèves, les enseignants et les intervenants de deux écoles secondaires de la Commission scolaire de Montréal. Céline Baril à Pierre-Dupuy, dans le Centre-Sud et Denys Desjardins à Saint-Henri, dans le Sud-Ouest.

Elle nous fait découvrir les élèves tels qu’ils sont, authentiques et attachants. Par exemple Benjamin, 16 ans, qui, malgré une enfance mouvementée, réussit à terminer son secondaire 5. « Moi, j’suis un gars pas mal drôle qui aime ça faire des niaiseries en classe. Malgré tout, j’suis assez studieux, même si j’suis pas souvent à l’école. » Son père, alcoolique et toxicomane, s’est suicidé six mois après que Benjamin soit retourné vivre chez sa mère.

Stéphanie, une jeune mère de 18 ans qui, en plus de sa fille, s’occupe de sa sœur. « Je me lève à 7 heures, je fais à déjeuner à ma sœur et je fais le mien. Je fais manger la p’tite, pis après je vais la porter chez ma tante avant d’aller à l’école. À midi, je vais la chercher. Je la fais manger, puis je retourne la porter. »

Pour travailler avec des élèves aussi « poqués », il faut avoir une âme de missionnaire. « Si j’ai une classe de 30 élèves, je ne peux pas être aussi efficace qu’avec un petit groupe. Imaginez huit élèves au comportement extrême, c’est comme du popcorn, ça saute un après l’autre… Je perds mon temps à essayer de les calmer… T’as le nez bouché, c’est l’party. Une gestion énorme », dit un jeune enseignant qui réclame de meilleures conditions de travail. Après tout, « je suis un enseignant, pas un animateur, ni un psychologue, ni un éducateur, non plus un papa ou un frère », s’empresse-t-il d’ajouter.

Aux profs débordés, s’ajoutent un surveillant au cœur d’or, des intervenants parascolaires dans le coup et une direction réaliste et décidée. Juin 2004, c’est le temps de partir pour le monde des grands. Benjamin à qui ce monde fait peur garde la nostalgie du primaire quand il faisait des forts et des guerres de balles de neige. « En vieillissant, tu y penses et ça te manque encore », se remémore-t-il.

Dans la même veine, Histoire d’être humain de Denys Desjardins nous entraîne à l’école secondaire Saint-Henri fréquentée par 1 100 élèves. L’intensité de la relation entre certains élèves et leurs profs a retenu l’attention du cinéaste.

Gerry, 12 ans, est en première secondaire, Kym, 14 ans et rebelle, navigue entre la culture québécoise et celle de ses parents latino-américains, et Mariame, 17 ans, d’origine guinéenne, née en Yougoslavie, nouvelle citoyenne canadienne, termine le secondaire 5.

Son enseignante apostrophe Gerry. « Attends-moi dehors, je veux te parler. » La porte de la classe refermée, elle lui fait remarquer que, parce qu’il était absent la veille, il a raté son examen de mathématiques. Insouciant, il avait omis de l’inscrire dans son agenda. « Tu te présentes demain ou je te mets zéro », menace l’enseignante. Pas facile l’adaptation au secondaire !

Pour Kym, l’école est le parcours du combattant. De retour après une semaine de suspension, elle déclare aimer mieux ça qu’être en classe. « La classe est poche, une classe de fous », dit l’adolescente mal dans sa peau. Tellement, qu’en guise d’exposé en classe de français, elle récite un poème de son crû. « Ma vie m’a effrayée / j’étais pus capable de dealer / mes problèmes vécus /j’en pouvais pus / y avait une solution à mes yeux / c’était trancher ces petits flamands bleus… »

À écouter le prof de Kym, Marilou Bourassa, jeune enseignante à ses débuts, on comprend les liens de confiance qui les unissent. « Quand j’avais 16 ans, ma vie n’avait plus de sens, raconte-t-elle. J’ai pensé très sérieusement au suicide. Des gens sont intervenus au bon moment dans ma vie. »

Il faut entendre les profs décrier les coupures sauvages qui s’annoncent. Seize profs de moins l’an prochain. Désarroi, déception, la colère gronde. « On passe de 80 à 64 profs tandis que la CSDM déclare 6 000 employés de soutien pour 7 000 profs ! Le musée des horreurs, le festival des tablettés », rage un prof exaspéré. « On travaille avec de futurs citoyens et on fait juste nous parler d’argent. Laissez-nous travailler ! » vocifère un autre. « Ce n’est pas une entreprise privée. L’éducation n’est pas rentable et ne le sera jamais. On ne peut parler de rentabilité mais plutôt de réussite scolaire », lance un troisième.

À l’école secondaire Saint-Henri, les élèves raffolent des activités théâtrales. Là où les mauvaises notes cèdent la place à la valorisation. On se félicite, on s’embrasse. Gerry y excelle. Sur la scène, il réussit à oublier ses six frères et sœurs, ses deux « jobs » (servant de messe et serveur au snack-bar), surtout ses piètres résultats car, à cause d’eux, il doit souvent négocier avec son prof ses pratiques théâtrales.

L’année tire à sa fin. À la cérémonie de remise des diplômes organisée par l’école, c’est l’euphorie. La mère de Mariame est très fière de sa fille. « Elle est contente, ma mère », chuchote la jeune fille à la caméra, resplendissante de bonheur dans sa toge de finissante. « Fin d’étape, une nouvelle vie commence », annonce la directrice sous les cris de joie et les chapeaux qui volent dans les airs. « … car malgré tout, on rit à Saint-Henri », chante Raymond Lévesque dans un vieux succès repris par le cinéaste dans son film.

Deux films plaidoyers pour convaincre de l’utilité d’accorder les fonds nécessaires au réseau public d’éducation et pour redonner aux principaux intéressés les moyens de la réussite.

Histoire d’être humain, Denys Desjardins, ONF, 2005, 538 fois la vie, Céline Baril

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