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La riposte américaine
N° 203 - octobre 2001

Un autre ami de la CIA devenu trop encombrant !
André Maltais

Le Pérou juge Vladimiro Montesinos



Manuel Noriega, Saddam Hussein, Oussama Ben Laden, Vladimiro Montesinos 0 décidément, la CIA choisit souvent très mal ses amis ! Montesinos, ex-chef de la police secrète péruvienne pendant le régime d'Alberto Fujimori, était depuis 25 ans « l'homme de confiance » de l'agence américaine de renseignement. La CIA lui pardonnait même la mauvaise utilisation qu'il faisait de l'argent et du matériel qu'elle lui procurait. Jusqu'au jour où des fusils AK-47 achetés pour l'armée péruvienne se sont retrouvés dans les mains des Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC).

Le 3 août dernier, alors que se déroulait son procès dans l'affaire des AK-47, Vladimiro Montesinos demandait à la cour de son pays que deux officiels de la CIA soient entendus comme témoins en sa faveur.

Selon lui, les deux agents seraient venus à ses quartiers généraux pour lui annoncer qu'ils avaient découvert un trafic d'armes entre le Pérou et la Colombie, geste qu'ils n'auraient jamais posé si Montesinos avait été impliqué dans cette affaire. Rappelons que Montesinos est accusé d'avoir revendu en Colombie une commande de 50 000 fusils d'assaut AK-47 destinés à l'armée péruvienne afin de s'enrichir personnellement. Au moins 10000 de ces fusils seraient maintenant entre les mains des Forces armées révolutionnaires de la Colombie (FARC).

Six juges pour l'accusé

L'ancien espion est loin d'en avoir fini avec la justice péruvienne. Il fait face à 57 chefs d'accusation et à 168 enquêtes criminelles pouvant mener à de nouvelles accusations. Le volumineux dossier est réparti entre six juges d'une cour spéciale anti-corruption et recense 24 types de crime dont le blanchiment d'argent, l'enrichissement illicite, la corruption, l'organisation d'escadrons de la mort, la protection de barons de la drogue et le trafic d'armes.

Mais ce n'est pas d'hier que Montesinos a des liens avec la CIA, de sorte que le recours à des agents de celle-ci pour la défense de celui-là n'étonne presque pas.

Selon l'agence Weekly News Update on the Americas1, des documents déclassifiés du département d'État révèlent que l'Ambassade américaine à Lima l'avait déjà identifié comme «allié potentiel » au milieu des années 70 alors qu'il servait pourtant dans le gouvernement de gauche de Juan Velasco.

En 1975, quand Velasco est renversé par le général Francisco Morales Bermudes et d'autres militaires de droite, Montesinos conserve étrangement ses fonctions dans le nouveau régime péruvien. Il est même promu capitaine d'armée.

Un jeune traître qui promet

L'année suivante, il est invité aux États-Unis où il rencontre Robert Hawkins de la CIA, des officiels militaires et surtout Luigi Einaudi, alors chef planificateur du département d'État pour la politique latino-américaine et maintenant secrétaire général adjoint à l'OAS (Organisation des États américains). Montesinos aurait alors livré au gouvernement américain des documents sur les ventes d'armes de l'URSS au Pérou.

Toujours selon les documents du département d'État, Montesinos est mis en procès à son retour au Pérou parce que les militaires l'accusent de vendre des renseignements à la CIA. Mais l'ambassadeur américain au Pérou, Robert W. Dean, intercédera en sa faveur auprès du ministre péruvien des Affaires étrangères. Montesinos aurait aussi demandé à son avocat de contacter Luigi Einaudi lui-même.

Le 12 juillet dernier, le Centre pour l'intégrité publique, un organisme indépendant basé à Washington, publiait un important rapport2 sur les liens entre la CIA et Montesinos. On y apprend que, de 1990 jusqu'en septembre 2000, la CIA versait annuellement un million de dollars à l'une des unités du Service national de renseignements péruvien (SIN en espagnol).

Il s'agissait de la Division des renseignements narcotiques (DIN) spécialisée dans la lutte anti-drogue et contrôlée par le seul Montesinos dont la CIA connaissait parfaitement les activités liées à la violation des droits humains, à la corruption et… au trafic de drogue ! !

Vente de services d'espionnage

Le rapport réalisé par le Consortium international d'enquêtes journalistiques (ICIJ en anglais) cite trois sources provenant du milieu péruvien des renseignements militaires qui affirment que l'équipement de surveillance « high tech » fourni par la CIA à Montesinos était utilisé par celui-ci pour intercepter les conversations de politiciens des partis d'opposition, de journalistes, d'hommes d'affaires et d'officiers militaires soupçonnés d'infidélité au régime Fujimori.

Montesinos s'enrichissait en vendant aussi des « services d'espionnage » à de riches particuliers, firmes ou lobbies de même que, selon un document déclassifié de la DEA (Agence antidrogue américaine), en protégeant des trafiquants de drogues en retour d'importantes sommes d'argent qu'il partageait avec un complice, le haut dirigeant militaire Nicolas Hermoza Rios.

Enfin, une autre petite partie des sommes versées par la CIA à la DIN servait à des « activités anti-terroristes ».

Le rapport de l'ICIJ insiste que la CIA savait parfaitement que l'argent qu'elle versait à la DIN allait à Montesinos et qu'il pouvait en faire ce qu'il voulait. Selon un officiel de la CIA cité dans le rapport, l'agence avait même averti le Conseil national de sécurité, le département d'État et le Pentagone des activités illicites de Montesinos. Mais tous voulaient que la CIA continue de traiter avec lui parce qu'il était « le seul qui a du cran en ville ».

Selon le Miami Herald (3 août), on a trouvé 270 millions $ appartenant à Montesinos dans des comptes bancaires secrets un peu partout dans le monde. Et il en resterait pas mal d'autres à découvrir.

La CIA en beau fusil !

C'est en apprenant que des millers de fusils AK-47 avaient abouti dans les mains des FARC que la CIA aurait décidé de «lâcher » enfin le tandem Montesinos-Fujimori. Des sources militaires péruviennes ont même affirmé aux auteurs du rapport de l'ICIJ que la CIA était à l'origine des fameuses vidéocassettes montrant Montesinos en train d'acheter l'appui de membres de l'opposition parlementaire.

Ces cassettes avaient précipité la chute du régime Fujimori, l'an dernier.

Fujimori (au cours d'une conférence de presse, le 21 août 2000) avait prétendu que le trafic de AK-47 vers la Colombie avait été découvert grâce aux efforts de Montesinos et d'un « Plan Sibérie » du Service national de renseignements, se moquant même de la CIA et de la DEA en disant que les services secrets péruviens étaient plus efficaces que les agences américaines malgré un budget infiniment moindre !

Mais depuis le début de l'enquête sur Montesinos, l'amiral Humberto Rozas Bonuccelli, alors chef officiel du SIN, a confirmé que la CIA avait bien découvert le scandale des AK-47, et non le Service national de renseignement péruvien.

Le marchand de mort

Lors de son procès, le 3 août, Montesinos a nié connaître l'intermédiaire libanais spécialisé dans le trafic d'armement Sarkis Soghanalian surnommé «Marchand de mort » à cause des milliards de dollars d'armes et de munitions qu'il aurait vendues au cours des années 80 et 90 (les contras du Nicaragua et l'Iraq de Saddam Hussein étant deux de ses bons clients). Il a aussi nié avoir transigé avec le Péruvien Jose Luis Aybar et le Franco-Américain Charles Acelor.

Mais les enquêtes judiciaires suggèrent autre chose0 Soghanalian aurait rencontré Montesinos à Lima en janvier 1999 pour finaliser la vente de 50 000 fusils AK-47 du gouvernement de la Jordanie à l'armée péruvienne qui n'en avait même pas besoin puisqu'elle venait tout juste d'acheter 80 000 fusils semblables à Israël !

Après la livraison des armes de la Jordanie, Montesinos aurait envoyé le Péruvien Aybar à Miami avec l'argent de la division des renseignements narcotiques (DIN) pour payer les armes. Le Franco-Américain Acelor aurait ensuite récupéré et transféré l'argent dans l'un des comptes de Soghanalian à Paris. Aybar, deux parachutistes péruviens (Santos Cenepo et Luis Alberto Meza) et le traducteur personnel d'Acelor (Juan Manuel Lopez) ont tous juré que l'opération avait été montée par Montesinos.

Soghanalian, qui vit aux États-Unis, affirme que les officiels de la CIA connaissaient la transaction entre la Jordanie et le Pérou et n'y voyaient aucun problème. Ils ne se doutaient tout simplement pas jusqu'où pouvait aller la cupidité de leur ami … !

Montesinos était également un excellent assassin !

L'ex-ami de la CIA est aussi accusé d'avoir organisé et dirigé des escadrons de la mort. Il s’agit plus particulièrement de meurtres et de disparitions forcées en rapport avec deux cas.

Le 3 novembre 1991, des assaillants avaient mitraillé par erreur un barbecue familial à Barrios Altos, une banlieue de Lima, tuant 15personnes qu'on leur avait désigné être des militants de gauche.

En juillet 1992, neuf étudiants de gauche de l'université La Cantuta et un de leurs professeurs étaient enlevés puis retrouvés assassinés quelques jours plus tard.

Des preuves solides indiquent que ces deux massacres sont l'œuvre du Groupe Colina, un escadron de la mort du SIN (Service national de renseignement) dirigé par Montesinos en personne.

De plus, le 30 juillet, le gouverneur général Nelly Calderon ordonnait une enquête sur les rôles joués par Fujimori et Montesinos dans le meurtre du leader syndical Pedro Huilca survenu à l'époque des deux précédents massacres. L'accusation est basée sur le témoignage de deux ex-agents du SIN (Mesmer Carles et Clemente Alayo) qui affirment que Huilca a été tué par le Groupe Colina.

Ce groupe sévit encore aujourd'hui. Le quotidien de Lima, La Republica (6 août), rapporte que la Direction nationale contre le terrorisme (DINCOTE) attribue au Groupe Colina une série d'explosions à la grenade qui ont ébranlé récemment la capitale péruvienne.

Il s'agirait d'une « opération psycho-sociale » visant à garder bien vivante dans l'opinion publique la crainte du terrorisme de gauche des années 80.

Jeux de guerre en Argentine

Le 16 septembre, prenaient fin les exercices militaires « Cabanas 2001 » dirigés par 200 militaires américains dans la province de Salta, au nord de l'Argentine. Les manœuvres comptaient aussi 700 soldats argentins et une quarantaine chacun pour le Brésil, le Chili, le Pérou, l'Uruguay, la Bolivie, l'Équateur et le Paraguay.

Le Mexique et le Venezuela avaient envoyé des observateurs tandis que la Colombie brillait par son absence.

Selon plusieurs experts et analystes, ces exercices commencés l'an dernier (il y a eu un « Cabanas 2000 » dans la province argentine de Cordoba) seraient liés au Plan Colombie et aux stratégies américaines de « guerre de basse intensité » en Amérique latine.

Le mois dernier, le gouvernement argentin décrivait en ces termes « Cabanas 2001 » devant le Congrès du pays0 « Les exercices porteront sur les tâches à accomplir au cours d'une mission de maintien de la paix des Nations unies. Le but est d'entraîner les forces armées de la région sur un champ de bataille où se mêlent civils, ONG et agresseurs potentiels. »

Le journaliste Horacio Verbitsky relie « Cabanas 2001 » à un rapport apparu au début de l'année et intitulé Menaces sur la République d'Argentine. L'auteur, le Brigadier Général Juan Carlos Mugnolo, y discute une aide hypothétique des FARC (Forces armées révolutionnaires de Colombie) à d'hypothétiques « groupes violents argentins » et envisage une possible participation militaire argentine dans le conflit colombien.

Les droits humains menacent

D'autres « menaces » y sont mentionnées en termes à peine voilés, notamment les groupes environnementaux, les groupes de défense des droits humains et le mouvement des Sans Terre brésilien.

Ces « jeux de guerre » apparaissent au moment où l'Argentine traverse une crise économique qui dure depuis plus de trois ans, est au bord de ne plus pouvoir rembourser une dette extérieure de plus de 130 milliards $ et voit le FMI se faire de plus en plus tirer l'oreille pour lui accorder les nouveaux prêts dont elle a besoin.

Les 17 et 18 août dernier, lors du 15e Sommet du Groupe de Rio tenu à Santiago au Chili et réunissant les chefs d'État de 19 pays latino-américains, la crise argentine avait volé la vedette. Devant un possible refus du FMI d'accorder un prêt supplémentaire de 15 milliards$ à l'Argentine, tous les présidents s'étaient rangés aux côtés de l'Argentine.

Le président chilien Ricardo Lagos avait même téléphoné à George Bush pour lui faire part des « points de vue et inquiétudes » des 19 pays. Le FMI a finalement accordé un nouveau prêt à l'Argentine de 8 milliards $, à peine la moitié de ce qu'elle demandait.

(1) « Guns, drugs, rebels and betrayals 0 the story of Peru's fallen spy », Weekly News Update on the Americas Supplement, 18 août 2001 (rapport accessible sur le groupe de discussion « misc.activism.progressive »).

(2) Site Web du Center for Public Integrity0 http0//www.public-i.org

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