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Vivement le CHUM
N° 238 - avril 2005
Québécoise sous toutes les influences depuis 1990
La chanson correspond toujours à un état de la société
Mario Beaulieu
Le 17 mars dernier, Bruno Roy donnait une conférence intitulée « Langue et chanson : de La Bolduc aux Cowboys Fringants » dans le cadre des « Jeudis de la langue » de la Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal. Essayiste, poète et romancier, Bruno Roy a été président de l’Union des écrivaines et des écrivains québécois de 1987 à 1996, et de 2000 à 2004. Il a siégé au comité du Mouvement Québec français de 1987 à 1996.

Pour cet auteur, « la langue, c’est la totalité de notre expérience en une terre précise : le Québec, voire l’Amérique. De La Bolduc aux Cowboys Fringants, la langue émerge d’un profond sentiment d’appartenance. À chacune des étapes de son développement, la chanson au Québec correspond à un état de société. »

Il observe que, sauf quelques exceptions – la Bolduc, Lionel Daunais, Oscar Thifault, à l’occasion Ovila Légaré – il ne se composait pas, avant les années 30, de chansons « canadiennes françaises » ou québécoises. Ces pionniers apparaissent alors comme les premiers phénomènes modernes et populaires d’auteurs-compositeurs-interprètes. Le discours de l’époque sur la langue référait au discours sur la qualité de la langue : celle qui peut sauver (et qui a sauvé) la langue française au Québec. Du point de vue de la norme, la langue française de France sert de modèle linguistique par excellence – même si Louis XIV pouvait, à son époque, dire : « Le roé, c’est moé. »

La Bolduc chantait pour la classe moyenne soit « celle, comme le disait Jean Narrache, qui n’avait pas les moyens. ». Oscar Thiffault met aussi en opposition la langue parlée d’ici et la langue de l’élite canadienne-française.

Depuis les années 30, la chanson française et la chanson américaine dominaient la radio et les cabarets de l’époque. Roger Beaulu affirme que « grâce à Jacques Normand, la chanson canadienne française a barré la route à la chanson anglaise dans le Québec ». Fernand Robidoux, déjà à cette époque – les années 40 et 50 –, se battait pour la chanson d’expression française. En collaboration avec la Société SSJB du diocèse de Saint-Jean, il avait organisé un concours de chansons pour accentuer la refrancisation de cette région. Dorénavant, c’est sur le terrain de la radio que se ferait le combat. Il faut se rappeler qu’il n’y avait pas d’industrie du disque.

Lorsqu’on arrive aux années 50, la chanson canadienne d’expression française, c’était une chanson écrite en français par des gens de « chez nous ». Il y a un souci esthétique évident qui s’appuyait sur une conception littéraire, voire française du texte. Pour sa part, déjà dans les années 50, Fernand Robidoux, croyait que l’idéal réunirait la poésie française et la mélodie américaine. Puis, vint Félix...

En 1960, on assiste à un élargissement de la parole: la chanson entretient la voix d’une poésie collective dont le caractère est politiquement engagé. Jusque-là, parler de chanson « littéraire », c’est évoquer la versification, les procédés littéraires, les figures de style, les assonances, les métaphores, etc. La recherche de la réalité d’ici commandait un refus d’abstraction, donc un refus d’évasion.

En 1968, il y eut l’Ostidcho, qui a marqué l’évolution de la chanson québécoise. Il faut se souvenir du Charlebois chansonnier, fier, provocateur. Le joual est plus près du rock et du blues que de la balade française. Dans les décennies 60 et 70, la chanson ne peut plus se réaliser hors de son temps, de sa géographie, de sa société, de son « pays », imaginaire ou réel.

La langue des groupes progressifs soutient une affirmation nord américaine de la culture. Le joual cesse d’être puni et méprisé, il devient une force subversive. Cette dualité nous informe, par ailleurs, d’un vécu quotidien et d’une situation sociale de la langue reliée à sa dimension politique.

En 1989, il s’est composé au moins neuf chansons portant formellement sur le sujet de la langue dont les plus connues : Le coeur de ma vie (Michel Rivard), Un château de sable (Paul Piché) et Jours de plaine (Daniel Lavoie). Dans Le cœur de ma vie on trouve une proposition de vigilance, témoignage d’un attachement profond. Ce qui est en cause, ce n’est pas seulement l’existence de la langue française en Amérique, c’est sa vie, c’est son évolution. Le point de vue d’un combat historique en Amérique du Nord : « c’est une langue de France aux accents d’Amérique. »

Dans les années 90, sous l’influence des musiques du monde, s’est imposée, pourrait-on dire, une fonction internationaliste de la chanson. La chanson québécoise a conquis le terrain de son propre langage: ni moins ni plus français, ni moins ni plus américain: québécois sous toutes les influences.

En Loco Locass et Les Cowboys Fringants, on trouve deux démarches artistiques différentes. L’une s’inspire des références fortement culturelles et littéraires, l’autre semble issue du country traditionnel avec un accent urbain. Les deux groupes sont explicitement des éveilleurs de conscience linguistique. La langue exprime une puissance d’affirmation identitaire, une source de conscience historique.

Bruno Roy constate qu’en écho aux chansons précédentes, « l’inquiétude est profonde. Imperceptiblement, nous assistons à l’émiettement de la langue française. La langue n’est pas que la langue : elle est conscience historique, expression identitaire, force culturelle. Voilà ce qui risque de se perdre. C’est ainsi que l’écho des générations s’entend encore : tel est le sens de la chanson qu’interprète Chloé Sainte Marie : To be or not to be la vie. »

« Mais c’est dur d’hurler sur les mots - D’une société rongée par le pire des mots - […] - Mon frère, langage-toi et constate - Que le verbe faire - Est un verbe qui se perd - LANGAGE-TOI - […]- L’écho des mots lointains ne s’éteint pas - Si au relais, tu es là » (Loco Locass, Manifestif.)

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