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Vivement le CHUM
N° 238 - avril 2005

Plus de richesse, moins de bourses, plus de prêts, c’est quoi la logique ?
Gabriel Sainte-Marie*
Les étudiantes et étudiants font la grève et ils ont bien raison. L’État ne réalise plus son rôle le plus important, celui de redistribuer la richesse. La richesse, il y en a de plus en plus. Par exemple, le produit intérieur brut (PIB) réel du Québec (on dit réel lorsqu’on enlève l’inflation aux statistiques, c’est-à-dire qu’on tient compte de l’augmentation des prix) a augmenté de 34,2 % entre 1993 et 2003. Cela signifie qu’en 2003, il s’est produit 34,2 % de plus de biens et services qu’en 1993. Il s’agit d’une croissance économique exceptionnelle.

Malheureusement, s’il y a davantage de richesse, elle ne profite qu’à une minorité. Les grands gagnants de cette croissance sont les entreprises. En 2003, leur bénéfice réel avant impôt était 2,51 fois plus grand que celui de 1993. C’est une augmentation à couper le souffle. Est-ce que le pouvoir d’achat des travailleuses et des travailleurs a aussi été multiplié par 2,5 ? Pas du tout. Même en tenant compte des heures supplémentaires au travail qui ont augmenté, leur rémunération moyenne entre 1993 et 2003, en termes réels, a diminué de 1,81 %. Si la croissance réelle a progressé de plus d’un tiers en dix ans, elle n’a pas profité aux employés. Elle fut presque entièrement accaparée par les profits des entreprises privées, qui se plaignent encore de payer trop d’impôts. Ça confirme l’adage populaire : « Si tu en paies, c’est parce que tu fais beaucoup d’argent ! »

Ça ne surprendra personne qu’au Québec, l’inégalité dans la répartition des revenus après impôts ait augmenté de 5,23 % entre 1992 et 2002 (les données pour 2003 ne sont pas encore disponibles). La nouvelle richesse va à ceux qui en ont le moins besoin. Il n’y a plus de doute, nos gouvernements préfèrent jouer au Shérif de Notthingham plutôt qu’à Robin des bois.

Examinons l’évolution récente du financement de l’éducation post-secondaire. Pendant que le PIB réel augmentait de 34,2 % entre 1993 et 2003, les dépenses en éducation post-secondaire au Québec, une fois l’inflation enlevée, n’ont augmenté que de 7,76 %. C’est moins de 1 % par année. L’éducation – comme les autres services publics qui présentent un caractère social – n’est plus une priorité et la portion de notre richesse qui lui est consacrée diminue.

En 1994, 2,79 % du PIB québécois allait à l’éducation post-secondaire. En 2004, ce ratio était descendu à 2,25 %. Durant ces dix années, les premières victimes de ce désengagement ont été les étudiantes et étudiants les plus pauvres. Une fois l’inflation enlevée, l’enveloppe consacrée à l’aide financière a reculé de 11,8 %, s’établissant à 120,2 millions $ en 2004.

Les gouvernements sont les premiers responsables de ces reculs. En 1994, ils finançaient 74,6 % de l’éducation post-secondaire. En 2004, cette part avait chuté à 68,2 %, s’établissant à 4,1 milliards $ sur un total de 6 milliards $. Lorsqu’on tient compte de l’augmentation des prix, on s’aperçoit que l’État n’est même pas capable de maintenir ses dépenses dans le secteur post-secondaire. Entre 1994 et 2004, il les a réduites de 1,27 %.

Le ministre Fournier et Jean Charest répètent que l’État est trop pauvre et que le financement des cégeps et des universités doit continuer de diminuer. Nous le savons, notre société est de plus en plus riche et connaît une croissance économique exceptionnelle. Si l’État est pauvre, c’est qu’il se prive volontairement.

Le gouvernement a juste à arrêter de baisser les impôts des plus riches et des entreprises. Le profit de ces dernières a plus que doublé durant les dix dernières années. Le gouvernement doit remplir sa mission fondamentale qui consiste à redistribuer une partie de la richesse vers les moins nantis et vers nos programmes sociaux. Comme société riche, pouvoir offrir des services sociaux de qualité et d’accessibilité universelle devrait aller de soi, or ce n’est plus le cas.

Les étudiantes et étudiants demandent à messieurs Fournier et Charest d’arrêter les compressions et d’offrir une meilleure accessibilité à des études post-secondaires de qualité. Pour se faire entendre, ils sont rendus à faire la grève. Il s’agit d’un geste courageux qui mérite tout notre appui.

*Économiste à la Chaire d’études socio-économiques de l’UQÀM

Note : Toutes les données ici présentées proviennent de Statistique Canada.

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