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Vivement le CHUM
N° 238 - avril 2005
Une force militaire pour pacifier les indigènes
La création d’une légion étrangère américaine
Michel Chossudovsky
Le Pentagone a rendu public le sommaire d’un document top secret qui esquisse un plan de domination militaire à l’échelle planétaire. Ce virage annoncé dans la stratégie militaire américaine semble être passé inaperçu dans la presse américaine.

Alors que le document s’insert dans la doctrine des guerres dites « préventives » de l’administration Bush, telle que définie par le Project for the New American Century, il va beaucoup plus loin dans la définition du projet de domination militaire de Washington.

Le document appelle à une approche davantage « proactive », au-delà de la notion plus faible d’actions militaires « préventives » ciblés à l’endroit d`« ennemis déclarés » (États voyous) dans le but de « préserver la paix » ou de « défendre l’Amérique ».

L’accent est également mis sur le développement et le recrutement d’effectifs militaires spécialisés nécessaires pour contrôler et pacifier les forces « indigènes » dans différentes régions du monde.

Le document souligne la nécessité d’un recrutement et d’un entraînement massif de troupes. Ces dernières, incluant de nouveau contingents de forces spéciales, de bérets verts et d’autres unités spécialisées, seraient impliquées, partout au monde, dans des opérations ponctuelles de « maintien de l’ordre » (gendarmerie militaire). Il s’agirait d’actions militaires ciblées plutôt que des théatres de guerre conventionnelle.

Alors que « la guerre au terrorisme » et l’endiguement des « États voyous » constituent encore la justification officielle et le principal motif, la Chine et la Russie sont identifiées dans le document du Pentagone comme des ennemis potentiels.

Si l’Union européenne n’est pas mentionnée, l’objectif avoué n’en demeure pas moins de freiner le développement de toute puissance militaire rivale.

Comment Washington prévoit-elle atteindre son objectif d’hégémonie militaire à l’échelle planétaire ? Principalement par l’entremise du développement à outrance de l’industrie américaine de l’armement, ce qui nécessitera un transfert massif de ressources financières au détriment de l’économie civile.

L’objectif de Washington consiste à rendre le processus de développement des systèmes d’armement sophistiqués tellement cher du point de vue budgétaire qu’aucune autre puissance rivale serait capable de rivaliser l’Amérique sans mettre en péril son économie civile. « Ils réaliseront que cela ne vaut pas la peine de sacrifier leur croissance économique », rapporte un consultant de la défense cité par le Wall Street Journal.

Cette nouvelle course aux armements concerne les soi-disant « puissances émergentes ». Alors que la Chine et la Russie sont mentionnées comme des menaces potentielles, les rivaux (non-officiels) des États-Unis sont également la France, l’Allemagne et le Japon. Les partenaires reconnus des États-Unis, dans le contexte de l’axe anglo-américain, sont le Royaume-Uni, l’Australie et le Canada, sans mentionner Israël (non-officiellement).

Dans ce contexte, il y a présentement deux axes militaires occidentaux dominants : l’axe anglo-américain et l’alliance franco-allemande, caractérisée par une intégration dans le secteur de la production militaire.

Le Royaume-Uni, via la British Aerospace Systems Corporation, est fermement intégré dans le partenariat des fournisseurs d’armements US, aux côtés des cinq principaux producteurs d’armes américains.

Inutile de préciser que cette nouvelle course aux armements est fermement enchâssée dans le projet européen, qui envisage, sous les auspices de l’Union européenne (UE), un transfert massif de ressources financières des États membres vers les dépenses militaires. De plus, le système monétaire de l’UE, établissant une devise internationale qui menace l’hégémonie du dollar US, est intimement lié au développement des Forces armées européennes indépendantes de l’OTAN.

Sous la Constitution européenne, il y aura une position commune de l’Europe en politique étrangère, qui inclura également une ligne de conduite européenne en matière de défense. Il est sous-entendu, mais jamais discuté sérieusement en public, que cette future entité militaire européenne aura pour principal mandat de défier l’hégémonie militaire américaine.

Ironiquement, ce projet militaire européen n’est pas incompatible avec une coopération militaire accrue entre l’UE et les États-Unis. L’objectif pour l’Europe est d’assurer la protection des intérêts financiers européens afin de permettre au grand capital européen de « partager le butin » des guerres américaines.

Ce rapport complexe et contradictoire entre la Vieille Europe et l’Amérique, dans les sphères de la défense, du pétrole et du marché de devises n’en demeure pas moins fragile. La France et l’Allemagne entretiennent des accords de coopération militaire avec la Russie et la Chine. Les entreprises européennes de la défense fournissent à la Chine des armements sophistiqués. La possibilité d’un conflit militaire entre puissances occidentales rivales ne peut pas être écartée.

Il n’en reste pas moins que cette nouvelle course aux armements américano-européenne est devenue l’avenue privilégiée de l’Union européenne pour développer de bonnes relations avec la superpuissance américaine. Plutôt que de s’opposer aux États-Unis, l’Europe est maintenant partenaire dans la « guerre au terrorisme ».

L’opinion publique européenne est maintenant amenée à soutenir cette « guerre au terrorisme », qui bénéficie au complexe militaro-industriel européen et aux pétrolières. En retour, cette « guerre » fournit aussi une justification des politiques en matière de sécurité nationale européennes, qui ont pour conséquence de brimer les droits et libertés des citoyens.

De surcroit, les médias européens sont devenus des partenaires dans la campagne de désinformation. « L’ennemi extérieur » présenté à répétition, des deux côtés de l’Atlantique, est Oussama Ben Laden et Abou Moussab Al-Zarqawi.

La projet de Constitution européenne requiert une augmentation massive des dépenses militaires des pays membres, au détriment de l’économie civile. La limite de 3 % de déficit budgétaire annuel des pays de l’UE implique que l’expansion des dépenses militaires sera accompagnée de compressions dans toutes les catégories de dépenses civiles, y compris les services sociaux, les infrastructures publiques, sans mentionner les subventions à l’agriculture et à l’industrie.

Les résultats sont des fermetures d’usines et des faillites dans l’économie civile, une augmentation de la pauvreté et du chômage en Occident. De plus, contrairement aux années 1930, le développement de l’industrie de l’armement crée peu d’emplois.

Entre-temps, on assiste à une accélération de la délocalisation de la production manufacturière civile vers le tiers monde. La Chine, qui constitue de loin le plus gros producteur de biens manufacturés, a augmenté ses exportations de textiles vers les États-Unis de 80,2 % en 2004, entraînant une vague de fermeture d’usines et de pertes d’emplois.

L’économie globale est ainsi caractérisée par une relation bipolaire. Les pays riches produisent les armes de destruction massive, alors que les pays pauvres produisent les biens de consommation. Dans une logique perverse, les pays riches utilisent leurs systèmes d’armement avancés pour menacer ou mener la guerre aux pays pauvres en développement qui produisent leurs biens de consommation.

Aux États-Unis, le déclin ainsi que la restructuration de l’économie civile ont permis de canaliser d’énormes ressources vers la production d’armes de destruction massive, destinées à être utilisées contre les pays, tel que la Chine, qui fournissent à l’Amérique une large part de ses biens de consommation.

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