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La riposte américaine
N° 203 - octobre 2001

Parizeau et le vote ethnique d'Alicja
Michel Lapierre
Lorsqu'en mai 1960, lors d'un dîner intime, le comédien Claude Préfontaine leur fait part du projet qu'il mûrit avec une poignée d'amis de fonder le Rassemblement pour l'indépendance nationale, les Parizeau sont partagés.

Jacques Parizeau ricane. « Claude, vous rêvez en couleurs avec votre pays du Québec. » Sa femme, Alicja Poznanska, d'origine polonaise, est moins rebelle à l'idée… Dès 1963 ou 1964, Alice Parizeau assistera aux réunions du R.I.N., alors que Jacques Parizeau sera encore fédéraliste. Wanda Malatynska-de Roussan nous assure que sa grande amie a embrassé « très tôt » la cause québécoise. « Alice a été cet allumage du patriotisme chez Parizeau », va-t-elle jusqu'à penser.

Voilà le genre de révélations que nous fait le journaliste Pierre Duchesne dans le passionnant tome premier de la biographie de Jacques Parizeau. Ce volume massif, intitulé Le Croisé (1930-1970), est la meilleure histoire économique de la Révolution tranquille, en plus d'être le récit admirable des quarante premières années de la vie d'un des principaux artisans de ce changement fondamental.

Que le patriotisme de Parizeau ait eu besoin d'allumage, Duchesne nous le montre bien. Dans la tâche ardue de réveiller le sentiment national endormi, il raconte qu'un vieux major britannique de l'Armée des Indes a même précédé Alice.

Porter des gants en été

Cela se passait en 1954, à l'époque où Parizeau étudiait à la London School of Economics. Invité à une soirée mondaine dans une villa huppée de la banlieue londonienne, le jeune homme se fait demander par son hôte des renseignements sur le statut des Canadiens français au sein de ce qui était, hier encore, l'Empire britannique. Stupéfait d'apprendre que leur situation n'est guère reluisante, le vieil officier demande à brûle-pourpoint à Parizeau pourquoi les Canadiens français tolèrent cet état de domination. Tout penaud, l'étudiant répond 0 «Well, English Canadians wouldn't like it if we… » Son hôte a tôt fait de l'interrompre pour lui faire la leçon. Il ne faut, s'écrie-t-il, accorder aucune importance à ces «bloody colonials ». Dans le ton du militaire transpire tout le mépris du métropolitain à l'endroit des êtres réputés incultes et grossiers (mais ô combien nécessaires !) qui brandissent l'Union Jack au-delà des mers.

C'est ainsi que Parizeau se rend compte que, pour la bonne société londonienne, les Canadiens anglais ne sont rien d'autre que de « maudits habitants ». Ce que nous étions, faut-il le dire, aux yeux de nos propres élites. Mais, ça, le bourgeois Parizeau se gardera bien de le préciser… « Cette conversation avec l'officier britannique a changé ma perspective sur l'existence ! », avouera-t-il tout de même, quarante-cinq ans plus tard, à son biographe Pierre Duchesne.

De retour au Québec après avoir décroché son doctorat en économie, Parizeau enseigne à l'École des Hautes Études commerciales. Il a assimilé à sa manière la leçon du vieux major de l'armée des Indes. Vêtu comme un banquier de Londres, il s'empresse d'exhiber ses souliers aux autres professeurs. « Regardez ! Le motif spécial qui apparaît sur le dessus des chaussures est réservé aux officiers de la RAF britannique. » On le verra même porter des gants en été…

Mais l'homme est plus complexe qu'il en a l'air. À l'âge de dix-sept ans, n'avait-il pas distribué des tracts communistes à la sortie du Forum ? Encore élève au collège Stanislas, n'avait-il pas lu Le Capital ? Parizeau a toujours rêvé de révolutionner l'économie québécoise. Au corporatisme réducteur, autoritaire, vieillot et irréaliste de son premier maître, François-Albert Angers, le jeune docteur de Londres substitue un dirigisme souple qui s'accorde avec l'économie de marché. Parizeau s'inspire à la fois de Perroux et de Keynes; il laisse à d'autres esprits Salazar et les encycliques.

Ti-Poil veut payer

Après la mort de Duplessis en 1959, le goût du changement est dans l'air. Parizeau devient conseiller économique de Jean Lesage. « Il aime répéter, écrit Duchesne, que la Révolution tranquille a été faite par une demi-douzaine d'hommes politiques, une douzaine de fonctionnaires et une cinquantaine de chansonniers et de poètes. » Parizeau nous confirme que c'est plutôt le frondeur René Lévesque que le conformiste Jean Lesage qui a changé le cours des choses. Le jour où Ti-Poil, la couette en l'air, vêtu de son imperméable froissé, est entré à l'hôtel Windsor à l'invitation des dirigeants de la Northern Power, qui, dans la crainte de la nationalisation de l'électricité, avait offert un somptueux banquet à une délégation gouvernementale, la terre a tremblé. Ti-Poil venait de leur dire0 «How much ? » Il tenait à payer son écot.

Même si théoriquement, dans l'esprit de Parizeau, l'État peut tout, la partie n'est pas facile. En 1961, le revenu moyen des Canadiens français, au Québec, est de 35 % inférieur à celui des Canadiens anglais. Ces derniers occupent d'ailleurs 80 % des postes importants. En 1962, le niveau de scolarité de 54 % des adultes de plus de vingt-cinq ans, dans la province, n'excède pas la sixième année. Cette triste situation ne peut que profiter à la domination anglo-saxonne. « Tant que je serai là, tu ne manqueras jamais d'argent pour l'éducation, mais ne me force pas à envoyer mes enfants dans ton système », dira au sous-ministre Arthur Tremblay l'élitiste Parizeau, pour qui il reste beaucoup de chemin à parcourir avant que l'enseignement public québécois n'acquière le prestige de l'enseignement républicain français.

Craignant que la Révolution tranquille ne soit l'arrêt de mort d'une oligarchie coloniale qui n'ose dire son nom, le syndicat financier des Anglais de Montréal, dirigé par l'agence A. E. Ames & Co. et la Bank of Montreal, refuse de prêter au gouvernement québécois pour qu'il nationalise l'électricité comme l'Ontario l'avait fait dès 1906. Qu'à cela ne tienne ! Parizeau, Lévesque et quelques autres poussent le gouvernement à faire appel aux Américains. Devant la concurrence, les financiers de Montréal ne peuvent que plier. La Bank of Montreal consentira un prêt à l'instar de nombreuses sociétés financières américaines.

L'État boursicoteur

Mais Parizeau n'est pas satisfait. Il souhaite que l'État québécois crée sa propre banque d'affaires. Au lieu de se mettre à genoux devant les financiers, le gouvernement ne devrait-il pas faire comme eux 0 investir, en particulier à la bourse ? Parizeau rêve d'un véritable moteur de l'économie québécoise. C'est lui le père de la Caisse de dépôt et placement, comme l'explique si bien Duchesne. La Caisse capitalisera les cotisations versées par les bénéficiaires du régime public de rentes que le Québec créera, en s'appuyant sur des négociations constitutionnelles faites par Duplessis. Le faible Lester B. Pearson donnera son agrément. L'obtention de ce régime de pension apparaîtra comme la plus belle victoire du Québec depuis la création de l'impôt provincial sur les revenus des particuliers en 1954. Le vieil autonomisme de Duplessis s'en trouvera radicalement transformé.

Accomplie par des fédéralistes, la Révolution tranquille portait paradoxalement en elle le germe de la destruction du fédéralisme, constatera Parizeau. « Nous sommes en train de démolir le Canada, puis on ne construit rien en face ! » En 1967, le technocrate Jacques Parizeau deviendra indépendantiste au nom de la plus froide des logiques.

Alice Parizeau l'était devenue avant lui, non pas pour des motifs économiques et constitutionnels, mais pour des raisons plus profondes. Les rapports qu'elle avait eus avec les « bloody colonials », tant décriés par le vieux major britannique, avaient été pour elle un véritable choc anthropologique. Cette résistante polonaise, qui avait trouvé refuge en France après l'assassinat de ses parents par les nazis, s'était fait répondre, avec mépris, au magasin Eaton 0 «I don't speak French. » « Jamais encore », écrira-t-elle, « ni à Londres, ni à Varsovie, ni à New York, ni à Istanbul, un pareil affront n'avait été fait en ma présence à " Sa Majesté ” la langue française que moi-même j'avais eu tant de mal à apprendre. »

Les Parizeau se retrouvent dans l'indignation. Les politiciens, « je ne les aime pas », lance Jacques Parizeau, arrière-petit-fils d'un négociant ruiné par les intrigues politiques. « Je trouve que pour un bon nombre d'entre eux, ce sont des cons. » Parizeau a dû, dans une chambre du Château Frontenac, tenir la main d'un ministre complètement paf pour qu'il signe un décret. Le haut fonctionnaire s'est aussi rendu au « bordel » La Grande Hermine pour arracher d'autres signatures ministérielles. Alice, quant à elle, refusera, après Octobre 70, de serrer la main de Pierre Elliott Trudeau et de Marc Lalonde.

Fils d'un assureur lettré qui dut besogner dans une compagnie anglo-saxonne avant de s'installer à son compte et de se voir, à l'âge de soixante ans, à la tête d'une entreprise de grande envergure, Parizeau le technocrate connaissait déjà la valeur de l'obstination. Après avoir tiré de la mitrailleuse lors de l'insurrection de Varsovie, Alicja Poznanska était devenue un feu irradiant. C'est elle qui a secrètement insufflé à Jacques Parizeau le sens de la grandeur québécoise.

Pierre Duchesne, Jacques Parizeau, tome I, Québec Amérique, 2001.

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