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N° 237 - mars 2005

Laurel & Hardy contre le commissaire
François Parenteau
C’est parfois dur d’être dans le domaine de l’humour politique. Il arrive fréquemment que nos cibles de prédilection, les politiciens, nous dépassent complètement. Il n’y a alors plus rien à rajouter, rien à déformer. La réalité est là, plus absurde et plus loufoque que ce qu’on aurait pu imaginer.

Jean Chrétien a fourni un de ces moments devant la commission Gomery cette semaine. L’histoire des balles de golf, quel coup de génie! L’ovation que les membres du cabinet Martin lui ont accordé suite à sa performance n’est après tout pas si surprenante. Sa performance de clown qui fait diversion a été magistrale. Mais surtout, il faut noter ceci. Devant la commission, Jean Chrétien n’a pas cherché à salir Paul Martin. Il n’a fait que défendre le programme des commandites et la raison d’État qui a mené à sa création. Il fallait sauver le Canada. Et, émus de retrouver le vieux lion donnant bravement ses derniers coups de griffes à la défense de son Canada chéri, personne ne l’a contredit.

Du coup, la commission ne porte plus sur la légalité ou la moralité d’un programme de propagande et de nation-building fait avec notre argent. Elle porte sur les dérapages du programme, les détournements de fonds et autres petites passes. C’est surréaliste. Il y a eu un cambriolage. La gardienne Sheila Fraser a pointé du doigt les bandits qui s’étaient enfuis en gros char chromé. On les arrête et tout ce qu’on leur reproche, c’est d’avoir fait un excès de vitesse.

Dans ce spectacle, on remarque surtout le brio de Chrétien, mais Paul Martin a très bien su tirer son épingle du jeu. Il a été calme, sûr de lui, et a tout fait pour démontrer qu’il ne savait rien. Il a eu de petites phrases subtilement bitch qui ont fait mouche. « J’étais tellement occupé à réduire le déficit que je n’avais pas le temps de me mêler de ça. » Comme si réduire le déficit était un effort physique constant, qu’il fallait peser dessus et lui donner des coups de pieds! Mais l’impression que ça laissera sans doute, c’est que si Jean Chrétien est un attachant soldat de la cause du Canada, Paul Martin, lui, est un vrai chef raisonnable, moins flamboyant mais enfin un politicien crédible pour le 21ème siècle. Bravo l’artiste !, mais, maintenant, soyons sérieux !

D’ailleurs, arrêtons de nous laisser obnubiler par l’animosité qui est censée régner entre Jean Chrétien et Paul Martin. Je n’en doute pas une seconde mais, ici, une fois la commission lancée, la raison du Parti, sans doute un peu parce que les Libéraux sont minoritaires, a clairement repris le dessus. Et constatons qu’avec leurs styles si différents, en fait, Chrétien et Martin se complètent à merveille.

Comme duo comique, ils sont Laurel et Hardy. Laurel le gêné pas sûr de lui qui bafouille et Hardy la brute qui bouscule tout sur son passage. Politiquement aussi, ils se sont bien complétés. Chrétien a défendu la légitimité du programme et Martin a prouvé ensuite qu’il n’y a pas été impliqué. Si tout le programme en entier avait été jugé (comme il se doit) illégitime, Martin aurait pu être accusé de l’avoir laissé s’installer sans rien dire. Mais si tout ce qui a cloché, c’est la gestion du programme, Martin peut s’en tirer. Ne reste donc qu’à chercher les petits bandits intermédiaires qui ont profité du système. Pouf! Ce n’est plus une crise politique, c’est un fait divers.

Face à tout ça, les souverainistes et Bernard Landry sont dans une drôle de position. Si tout ce programme de feuille d’érablisation de cossins est grotesque aux yeux de tout le monde au Québec, il peut être contre-productif de trop s’en scandaliser. Oui, il y a les sommes dépensées qui sont une insulte aux payeurs d’impôt. Mais si personne n’a été dupe, si personne n’a soudainement arrêté d’être indépendantiste à la vue d’un gros «Canada» dans un tournoi de tennis ou un festival de la perchaude, si tout ce qui en résulte, bref, ce ne sont que quelques amis favorisés et un bon show, le plus qu’on peut faire, c’est d’en rire. Il n’y a plus beaucoup de millage à faire avec ça.

Par contre, si ça a marché, si ces commandites ont en effet freiné la ferveur souverainiste, si la visibilité accrue du fédéral a convaincu des nationalistes mous que le Canada, « ce n’est pas si pire que ça », ce n’est pas contre le fédéral que Landry devrait se fâcher. C’est contre les Québécois si facilement influençables. Et il ne peut pas se fâcher contre eux puisque ce sont précisément ceux-là qu’il doit convaincre pour faire l’indépendance.

Toutes ces raisons font que le scandale des commandites risque d’être le plus grand pet mouillé de l’histoire du Canada. On sent son effet mais on ne peut en accuser personne. Et c’est précisément pour cette raison que ce n’est pas le dernier qu’on va sentir...

Texte lu à l’émission du 12 février de Samedi et rien d’autre animée par Joël Le Bigot sur les ondes de Radio-Canada.

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