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N° 237 - mars 2005
Mon premier portulan
Une grand-mère irlandaise
Jean-Claude Germain
René Robert Cavelier de La Salle était un chevalier d’industrie doublé d’un mythomane dénué de tout sens de l’orientation. Après trois pas en forêt, il prenait ses orteils pour ses oreilles et son nez pour ses fesses. Seigneur de la côte Saint-Sulpice sur l’île de Montréal, il partit un jour à la découverte à l’étourdi de la Chine et revint à l’allongé peu de temps après frappé d’une étrange aphasie. Après s’être vanté de parler l’iroquois couramment, l’explorateur de salon en avait subitement perdu toute notion dès son entrée en Iroquoisie. Par moquerie, la bourgade de la côte Saint Sulpice fut baptisée La Chine. Lorsque j’ai demandé à mon père pourquoi il n’y avait pas de Chinois à Lachine, il m’a raconté tout à fait autre chose. En fait, il n’en savait rien..

Sa route nous avait conduits dans une palestre, un gymnase sans prétention où les gars du coin s’entraînaient. Debout près du ring, mon paternel était absorbé par le jeu de pieds et les échanges vigoureux de deux boxeurs dont l’un semblait très doué pour les attaques en rafale. Je me suis retourné et j’ai aperçu un taupin qui s’avançait vers mon père. Il s’est arrêté et m’a fait signe de ne pas dire un mot. Mais avant qu’il ait pu poursuivre son mouvement, mon géniteur n’était plus à mes côtés, il était passé derrière le pan de mur et lui faisait une prise de lutte. Si Michel Normandin avait été là pour décrire l’empoignade, il aurait nasillé : C’est un full Nelson, je crois !

Le colosse a éclaté de rire et mon père a relâché sa prise. Maudit peasoup toujours aussi vite pis toujours aussi traître ! lui a lancé le colosse avec un fort accent anglais. Du coup le gymnase est devenu plus silencieux. Mon père a toisé son interlocuteur un bon moment avant de rétorquer d’une voix de stentor. Pissou toi-même, maudite tête carrée ! Cette fois, même les boxeurs se sont arrêtés. J’ai senti tout de suite que ça sonnait faux parce que dans la vie mon père n’élevait jamais la voix. La riposte est arrivé en moins de deux. Chus pas Anglais, chus Irlandais !

À partir de ce moment, ça m’a semblé évident que tout était arrangé avec le gars des vues. Maintenant qu’ils avaient l’attention du public, les deux larrons s’en sont donné à cœur joie pour la galerie. Au mangeux de patates ! de mon père a succédé un mangeux de bines ! de son vis-à-vis. Puis une série d’échanges rapides. Maudit fainéant ! Fenian, c’est pas pareil ! Maudit protestant d’abord ! Chus pas protestant, chus catholique !

Un léger temps d’arrêt et les deux comparses s’engagent dans un nouveau corps à corps verbal, le visage terrible mais l’œil amusé. Ça pogne ! Les spectateurs sont suspendus à leurs insultes mutuelles. Le bon Dieu parle pas anglais ! Qu’est-ce que t’entends d’abord quand ch’te parle ? Ça sonne pas français ! Pas assez grenouille, tu veux dire ? On est pas des Français de France ! Vous êtes quoi des Français sans béret ? Des Canadiens-Français ! Une maudite gang de moutons aussi ! Dans les champs, les moutons ça mangent le trèfle ! Mais dans la vie le trèfle ça donne la chance et les moutons ça se fait tondre la laine sur le dos.

Mon père a pris la mouche et s’est avancé vers le pan de mur pour le défier. Ah oui ? ben essaye si t’es capable ! Imperturbable, l’autre a fixé le doigt pointé de son antagoniste qu’il a ensuite regardé dans le blanc des yeux comme s’il voyait à travers lui. Icite là ? Tu-suite ? Pendant un moment, comme tous les spectateurs, j’ai cru que c’était vrai. Mon père était devenu le champion d’un peuple humilié. David affrontant Goliath. Ce n’était plus Tirez les premiers, messieurs les Anglais ! mais Préparez-vous, vous allez en manger toute une, mes tabarnaques ! Il ne restait qu’à fixer les derniers détails du combat. Ton heure c’est mon heure ! Anywhere, anytime ! Et sans plus, notre champion a tourné le dos au colosse et s’est éloigné de quelques pas pour prendre la pose de Louis Cyr et sommer l’Irlandais de relever le défi. Montre-nous si t’es un homme !

Goliath a balayé le gymnase du regard en s’arrêtant longuement sur chacun des spectateurs et à la toute fin sur son rival. Non ! y a pas assez de monde ici dedans pour que ça vaille la peine de te briser en morceaux. Mais pour assister à la pire dégelée qui aura jamais été infligée à mains nues à un mouton pas de laine… Et il s’est arrêté brusquement en changeant d’attitude. Pis c’est à ce moment-là que vous en profitez pour donner l’heure et l’endroit du combat de lutte parce que si vous voulez avoir du monde en tournée, la salle, y faut la préparer la veille dans le bar de l’hôtel. Une fois l’effet de surprise passé, les gars ont entouré mon père pour le féliciter. Ils avaient été impressionnés par son abattage. Une nouvelle recrue ? Le colosse a fait non de la tête. Un ancien partenaire ! Et les activités ont repris dans le gymnase.

Comme il lui arrivait parfois, mon géniteur avait complètement oublié ma présence et j’ai compris en les écoutant que les deux hommes ne s’étaient pas revus depuis un certain temps et qu’ils avaient participé à des matchs de lutte. Tu fais toujours la tournée des tombolas les fins de semaine ? Assis le colosse était tout aussi impressionnant. Ouais ! mais c’est pus pareil depuis que t’es pus là ! T’étais un bon acteur ! Mon père s’en est défendu pour la forme. C’tait quoi ton nom ? la Terreur de Dublin ? Le pan de mur avait un bon rire. Tu te rappelles pas qu’on avait dû le changer parce qu’à Laprairie et à Chambly, Dublin ça leur disait rien ! Mon père fait : Ah oui ! Et les deux de concert : La terreur de Pointe-Saint-Charles !

Puis comme c’était souvent le cas, ils ont eu une conversation d’adultes. T’es encore avec ta rousse ? s’est enquis mon père. A s’est teint en blonde ! Ça change queuque chose ? C’est pire, est toujours aussi folle mais astheure on ne peut plus la raisonner ! Mon père semblait dubitatif. T’es sûr que c’est à cause de ses cheveux ? Je le croyais pas mais c’est vrai, astheure quand a marche dans la rue, les hommes se retournent pour la regarder. Ça change quoi ? Avant, y se retenaient pour pas sauter dessus. D’une façon c’est mieux ? Dans la rue oui mais maintenant à maison a veut que moi aussi j’me r’tienne !

Mon père a hoché la tête. Y a rien à comprendre avec les femmes, surtout les Irlandaises ! Le visage de son interlocuteur s’est assombri. Qu’est-ce que t’en sais ? La réplique était imparable. Ma mère est Irlandaise ! Le colosse a accusé le coup et vite repris ses esprits. T’es plus chanceux que moi, la malédiction s’est arrêtée avec ta mère. C’est ce jour-là que j’ai appris que ma grand-mère paternelle était Irlandaise.

Il va sans dire que pour reprendre le temps perdu, on ne s’est pas attardé chez les autres clients. Pour ma part, j’étais perdu dans mes réflexions. Ma grand-mère ne m’avait jamais adressé la parole sans m’attribuer le prénom de deux ou trois de mes cousins avant de tomber sur le mien : était-ce un trait caractéristique des Irlandaises ? Le lendemain matin, au déjeuner, j’ai demandé à ma mère si elle était au courant que la mère de mon père l’était ? Elle ne put retenir un large sourire. Irlandaise ? J’avoue que c’est une idée qui me traverse l’esprit chaque fois qu’elle fait la toile pour attirer l’attention.

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