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N° 237 - mars 2005

Il était ce compagnon d’infortune qu’on appelle le chambreur
Jacques Ferron
Je n’ai pu savoir quand il avait décidé de retourner voir sa mère au Lac Mégantic, avant ou après avoir été frappé par ce vilain coup de froid qui le traversait au côté gauche. Tout ce dont je suis certain, c’est qu’il y était bien décidé, qu’il n’y avait plus rien au monde qui comptât que cet appel de son enfance.

C’était un homme assez impressionnant par sa taille et par la force qu’il annonçait, au visage dur, sans façon, que je connaissais parce qu’il était venu déjà me demander de sa voix brusque mais poliment, en roulant son casque, d’aller voir la Veuve Wilbrod Untel, au bout d’une p’tite rue, à telle adresse. C’était une bien pauvre maison, avec à la porte un affichage de la municipalité la déclarant inhabitable et c’était une bien pauvre femme que cette Veuve Wilbrod, plus âgée que lui, qui avait élevé une nombreuse famille dont il restait les deux petits. Lui, il était ce compagnon d’infortune, qu’on appelle le chambreur. Devant la maison était rangé un vieux camion, à moitié rempli de ferrailles rouillées, qui indiquait son métier.

Or, la veille du jour de l’An, qui cette année-là, en 1967, tombait un samedi, j’étais au bureau à mettre de l’ordre dans mes papiers. Je n’attendais personne. Quelqu’un entra dans la salle d’attente, ôta ses bottes près de la porte et m’apparut dans le passage où il y avait une civière, bien inutile jusque-là. C’était Oliva Liboiron, le chambreur, le visage contraint, comme fâché, qui me dit de lui donner une piqûre de pénicilline parce qu’il avait attrapé ce coup de froid qui le traversait là, dans la poitrine, du côté gauche, et qu’il devait être sans faute dans sa famille, passé Québec, le lundi, soit le lendemain du jour de l’An.

Pourquoi le lendemain? Probablement parce qu’il n’était pas trop fier de lui, parti depuis une vingtaine d’années, de ne pas revenir endimanché, et pour ne pas tomber sur tous ses frères et sœurs, beaux-frères, belles-sœurs, pour voir ses parents, seul avec eux, sans cérémonie, pour entendre parler sa mère avec la voix de son enfance… Enfin quelque chose du genre, auquel il tenait absolument.

Je l’ai examiné. Au bas de l’hémitorax gauche, la peau était rougie et il y restait, collés, des morceaux de l’emplâtre. Auparavant, il lui avait fallu en soulever épais, deux chandails, un corps de laine, habillé pour travailler au froid et coucher dehors, dans son camion, au besoin. Le linge était propre, frais lavé. En plus du liséré laissé par l’emplâtre, il y avait des petites écorchures çà et là, non infectées, comme en ont ceux qui tombent comme une masse, après avoir trop bu. Et il s’était remonté au petit blanc pour calmer son mal et venir me voir, lui qui n’était pas habitué au médecin. Mais il ne montrait aucun signe d’ébriété.

Je le sentais anxieux, tendu, et je devenais moi-même anxieux, tendu. Je lui trouvai quelques petits râles à l’expiration, le cœur un peu rapide, une petite fièvre. Les râles, il les avait des deux côtés. Je m’expliquais mal qu’il se fût appliqué l’emplâtre d’un seul côté, celui du cœur. Mon examen le fatiguait, il me dit avec impatience qu’il ne me demandait rien d’autre qu’une piqûre de pénicilline.

En Pologne, on prétend que les médecins ne sont pas fiables, le jour de la Saint Sylvestre : je la lui fis. Il se reculotta. Il n’avait pas encore rebouclé sa ceinture qu’il me dit en se tenant la tête : Vous me l’avez donnée dans le sang, et elle fait le tour vite, celle-là ! Je ne voulais surtout pas avoir peur. Je lui répondis de ne pas s’inquiéter et de s’asseoir, ce qu’il fit. Il avait le teint assombri, les lèvres molles, l’air étonné ; il ne parvenait pas à comprendre ce qui lui arrivait et peut-être était-il effleuré par le soupçon que je lui avais été de mauvais service. Était-ce un coup prémédité, une erreur ?

En tout cas, ça dépendait de la maudite piqûre et c’était moi, l’homme devant lui, qu’il était venu voir en toute confiance, qui lui avait faite. Le prenant par le bras, je l’emmenai vers la civière. Il s’y jeta à plat ventre, la tête dans le bras replié. Puis tout se précipita… Quand les ambulanciers arrivèrent, dix minutes plus tard, il restait cyanosé, inconscient. Ils lui donnèrent de l’oxygène.

Comme ils allaient l’emporter, Liboiron revit lumière, se rendant compte qu’il ne partait pas vers le Lac Mégantic, chez ses parents et, de ses yeux, il ne me quitta pas du regard comme on l’emportait. À l’hôpital, il lutta encore pendant trois jours, pour se détacher, échapper aux divinités sans pitié, tout aussi dures qu’avait été sa vie, qui présidèrent à sa mort.

Pendant qu’il était à l’hôpital, un de ses frères passa me voir ; il n’espérait rien, le décomptant, vu que c’était un homme brûlé. Il n’eut probablement pas d’autre oraison funèbre que celle-ci : « Oliva Liboiron, le fils d’Armand, est mort ; c’était un homme brûlé, » et qu’un soupir d’effroi et de pitié de la part de la mère qu’il aurait voulu revoir.

Historiette parue pour la première fois comme éditorial, sous le titre Détournement dans L’Information médicale et paramédicale, vol. XXX, no 13, 16 mai 1968, p. 17.

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