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N° 237 - mars 2005
Ce n’est pas la tablette qui fait la bibliothèque
Ça prend une bibliothécaire pour faire vivre les livres
Ginette Leroux
Une bibliothécaire dans une bibliothèque, quoi de plus normal, direz-vous ! Or, l’arrondissement Ville-Marie ne l’entend pas de la même façon. Au moment où la Ville de Montréal « promet de renforcer les bibliothèques publiques » (Le Devoir, 6 février 2005), les bibliothèques Hochelaga et Maisonneuve situées dans un des quartiers les plus pauvres de Montréal ont vu leurs deux seuls postes permanents de bibliothécaires être abolis. Portaient-elles ombrage à la Grande Bibliothèque qui ouvrira ses portes en avril prochain ?

J’enseigne dans le quartier voisin, le Centre-Sud, et je sais, par expérience, que le rôle de la bibliothécaire, une professionnelle du livre, est essentiel, non seulement à la vie d’un quartier, mais aussi et surtout à celle des écoles environnantes, comme en témoigne l’exemple suivant.

Annabelle, 19 ans, arrive en classe, extasiée. « Borderline de Marie-Sissi Labrèche. Tu ne le connais pas ? », s’étonne-t-elle. « Ben, lis-le ! », lance-t-elle, un sourire malicieux sur les lèvres, parodiant ainsi mes propres paroles lorsqu’un élève se montre tiède à mes recommandations. Conseillé habilement par la bibliothécaire, ce roman allait devenir le livre « culte » de mes élèves, ceux pour qui lire est une corvée. Cette spécialiste du livre avait saisi finement les besoins de son abonnée. À tour de rôle, nous avons apprécié cette jeune auteure québécoise. À un point tel que nous avons invité la belle Marie-Sissi en classe. Un succès éclatant !

Avant ce jour, je n’avais pas réalisé l’étendue du travail d’une bibliothécaire. Ainsi, lorsque Québec français m’a proposé d’explorer cet univers, je n’ai pu résister à l’envie d’aller rencontrer Johanne Prud’homme, bibliothécaire responsable de l’installation Frontenac située dans l’arrondissement Ville-Marie à Montréal, la bibliothèque du quartier où se trouve le centre d’éducation des adultes où j’enseigne. Une belle occasion pour moi de lui apprendre cette réussite insoupçonnée auprès de mes élèves.

Elle m’accueille par une visite des lieux. À l’entrée, comme dans toutes les bibliothèques, le comptoir de prêt et de retour, d’enregistrement des nouveaux abonnés et de réservations des postes Internet. Puis, elle me dirige vers les rayons de la section adultes, celle des enfants se trouvant à l’opposé dans un décor original spécialement créé, non seulement pour les attirer, mais pour stimuler leur imagination.

Plus le volume de circulation des livres est important, plus l’administration jouera un rôle prépondérant chez la bibliothécaire responsable. L’idéal, selon Johanne Prud’homme, qui occupe cette fonction depuis l’ouverture de la bibliothèque Frontenac en 1989, est une bibliothèque de grandeur moyenne. « Chez nous, je touche à tout, affirme-t-elle d’emblée. Il y a bien entendu la gestion du personnel, des horaires, de l’édifice qu’il faut garder en bon état. En outre, il est possible, qu’à l’occasion, je reçoive des groupes, surtout des adultes, et des jeunes, suppléant la bibliothécaire de référence dont l’horaire ne peut dépasser vingt heures par semaine. Contacter les personnes ressources des milieux culturel ou communautaire est essentiel, car il importe de faire connaître nos services à la population de notre quartier en pleine revitalisation », ajoute Mme Prud’homme.

Si les services offerts par les bibliothèques publiques sont nombreux et diversifiés, ce n’est pas le cas du personnel que l’on tend plutôt à réduire. Toujours à la bibliothèque Frontenac, la responsable de l’installation ne peut compter que sur quatre commis à temps plein, deux techniciennes et une bibliothécaire de référence engagée à temps partiel. S’ajoutent trois auxiliaires qui, durant l’année, aideront les commis aux heures de pointe ou remplaceront les personnes absentes.

« Cette situation date de la restructuration de 1979 », m’apprend Ginette Guindon, bibliothécaire à la retraite de la Ville de Montréal après plus de 30 ans de carrière, fondatrice de Lurelu, la seule revue québécoise consacrée aux jeunes depuis 26 ans et à laquelle elle collabore toujours.

Dans une bibliothèque, les descriptions de tâches sont précises. La bibliothécaire de référence élabore des bibliographies, épluche les journaux et les revues spécialisées en littérature, et connaît les rouages du monde de l’édition, ce qui suppose un travail méticuleux et une connaissance approfondie du domaine du livre. À ces fonctions, s’ajoute l’élagage, une tâche clé, qui consiste à retirer des rayons les livres obsolètes. « Un livre du domaine médical ou scientifique datant d’une vingtaine d’années est totalement dépassé aujourd’hui, souligne Mme Prud’homme, au point où il pourrait contenir des informations erronées. »

La technicienne (ou le technicien) va, pour sa part, assurer la traçabilité du livre. La réception des livres neufs, l’entrée de données informatisées, le catalogage, la classification sont parmi ses tâches courantes.

Les commis ou aides-bibliothécaires, quant à eux, en plus d’être préposés au comptoir, préparent les livres neufs, entre autres, par l’apposition des étampes identifiant la bibliothèque, replacent les livres retournés sur les rayons, les réparent lorsqu’ils sont brisés. Car la vie d’un livre est très courte.

Au besoin, techniciens et commis vont offrir leur collaboration, selon leurs aptitudes personnelles, à la réalisation de décors pour le club de lecture, l’animation d’ateliers de bricolage, l’accueil de groupes, l’initiation à l’Internet.

« Essoufflement et surmenage sont le lot du personnel des bibliothèques, s’exclame Ginette Guindon qui constate l’effet dévastateur sur la clientèle jeune. Ce sont toujours les enfants qui écopent. » Même qu’après le départ de la personne affectée à la section des jeunes qui siégeait au comité de direction de la Bibliothèque de Montréal, le poste a été aboli. « Une erreur flagrante !, s’écrie-t-elle. Ce n’est pas tout d’avoir des livres dans une bibliothèque, mais il faut les faire vivre. »

Toujours selon cette spécialiste, le métier de bibliothécaire pour enfants ressemble beaucoup au métier d’enseignant. L’aspect pédagogique domine son intervention : initiation à la lecture, conseils pour une recherche, suivi, développement de l’autonomie font partie de sa mission. « Ce sont des métiers complémentaires », a-t-elle constaté au long de sa carrière.

En ce sens, la bibliothécaire se fait pédagogue. L’écoute et la patience doublées de paroles rassurantes et nuancées sont inhérentes au métier qui s’apparente fortement à celui de l’enseignante ou de l’enseignant au primaire aussi très proche de la maman. Pas étonnant que ce soient des femmes !

Une approche qui se distingue du même travail en milieu universitaire, généralement plus valorisé auprès du public. L’étudiant en médecine qui demande l’aide de la bibliothécaire de référence a une bonne idée de ce qu’il cherche. Pour un enfant de 10 ans, c’est souvent le contraire. « Tsé Ginette, j’ai vu un livre, la couverture était rouge et pis j’pense qu’y avait un cheval dessus. » La bibliothécaire doit alors mener une petite enquête : quand a-t-il vu ce livre ? dans un endroit précis ? a-t-il une idée de l’auteur ? et rechercher des indices : le mot cheval te dit-il quelque chose ? était-il dans le titre ? « On peut y mettre un temps fou », avoue-t-elle. En revanche, l’essentiel pour l’enfant est que la bibliothécaire trouve ce livre ; sans cela, il se peut que, déçu, il ne revienne plus.

Dans un quartier défavorisé, la bibliothèque devient trop souvent une extension de la maison familiale, un refuge pour l’enfant laissé à lui-même ou l’adolescent en crise. « Dans un quartier comme le nôtre, raconte Johanne Prud’homme, il arrive qu’à la fermeture se trouve un enfant de 4 ans, seul, qui ne sait dire ni son numéro de téléphone ni son nom. Ou encore, une ado en pleurs ne sachant où aller dormir après que sa mère lui ait interdit de rentrer à la maison après l’école à cause d’un mauvais bulletin. Il faut alors téléphoner à la DPJ qui nous apprend que la mère d’accueil de fin de semaine viendra la chercher. Entre-temps, la mère biologique nous rappelle et demande à sa fille de revenir à la maison. Il n’y aura jamais assez d’activités pour les jeunes, conclut-elle. » « Des bibliothécaires ? de brousse », lance Ginette Guindon, commentant l’énorme tâche de ses consœurs.

Cela dit, on ne consulte pas assez ces ressources. Prenez l’exemple de ce petit qui, aux prises avec son hamster malade, n’a pas réclamé qu’on le conduise chez le vétérinaire, mais a plutôt demandé à sa bibliothécaire des livres sur les animaux familiers. Les enfants l’ont compris. La bibliothécaire est une alliée. Pour nous aussi, enseignantes et enseignants.

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