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N° 237 - mars 2005
Après la diversité culturelle, la multipolarité linguistique
Autrement dit, tout ce qui fait contrepoids à l’anglais
Vincent Larouche
Inquiets des menaces que la mondialisation des marchés fait peser sur la culture, plusieurs membres de la francophonie se sont rencontrés au Forum social mondial (FSM) de Porto Alegre, début février, pour discuter des moyens de résister à l’hégémonie américaine. Leur solution ? Une multipolarité linguistique, fruit de l’alliance entre tous les non-anglophones.

Les intervenants réunis dans la chaleur écrasante d’un vieil entrepôt du port de Porto Alegre se défendent bien d’être antiaméricains. Francophones en grande majorité, mais aussi hispanophones et lusophones, ils assurent que leur désir de freiner la « domination mondiale de l’anglais et des États-Unis » est uniquement guidé par un souci de diversité, afin d’éviter que des cultures soient tout simplement éliminées. « Je suis moi-même professeur d’anglais », précise le directeur du Monde Diplomatique, Bernard Cassen.

Celui qui a fondé l’Association pour la taxation des transactions pour l’aide aux citoyens (ATTAC) et qui est le premier à avoir eu l’idée d’un Forum social mondial ajoute que cet objectif rejoint aussi celui d’un monde plus juste et égalitaire, cher à tous les participants au FSM. « La puissance impériale des États-Unis ne repose pas seulement sur le pouvoir économique, financier et militaire. À partir du moment où l’anglais devient la seule langue internationale, tous les autres pays doivent faire un effort pour l’apprendre. Les anglophones disposent d’un avantage comparatif considérable. L’enseignement de l’anglais devient même un produit d’exportation majeur pour eux », explique-t-il.

Bernard Cassen propose de remplacer ce monopole, cette « hyperpuissance », par une multipolarité linguistique. Selon lui, trois pôles majeurs pourraient émerger dans l’univers des langues au cours du siècle présent et faire contrepoids à l’anglais. Il s’agit du Chinois, de l’Arabe et... d’un amalgame de toutes les langues romanes, dont le français.

« Il existe déjà des méthodes d’enseignement de l’intercompréhension des langues romanes, explique-t-il. On peut apprendre à comprendre et à lire – sans nécessairement les parler – le français, l’espagnol, le portugais, l’italien, le roumain et le catalan. » Cette méthode est appliquée dans les pays scandinaves. Les Danois, les Norvégiens et les Suédois se comprennent en parlant chacun leur langue maternelle.

Selon lui, si ces méthodes étaient enseignées dans les pays concernés, d’ici 20 ans, il y aurait autant de personnes capables de comprendre les langues romanes que l’anglais, ce qui viendrait rééquilibrer les relations entre les peuples. Déjà, souligne-t-il, quand un Coréen veut communiquer avec un Japonais, la langue commune qu’ils utiliseront est le chinois et non l’anglais, et la montée en puissance de la Chine promet d’accentuer l’usage de cette langue.

Didier Le Bret, employé du ministère des Affaires étrangères français et représentant de son pays à l’UNESCO, a profité de l’occasion pour faire le point sur les négociations en cours pour l’adoption d’une Convention internationale sur la protection de la diversité culturelle. Le projet vise à permettre aux États d’appliquer certaines mesures pour protéger les arts et la culture, malgré leurs engagements envers les traités internationaux de libre-échange.

Le représentant français souligne que les États-Unis, qui font fortune grâce à l’exportation de leurs «produits culturels», s’opposent farouchement à toute mesure protectionniste. « À l’extrême limite, il est possible de leur faire admettre qu’on puisse soutenir certaines activités peu rentables, comme la danse, le théâtre, les musées. Mais dès qu’on parle de ce qu’ils qualifient d’industries culturelles ou d’entertainment, ils refusent net et font primer le commerce. »

Le Québec, îlot francophone collé sur le géant américain, était fortement représenté au sein de l’assistance. Le député du Parti Québécois Daniel Turp a plaidé pour une convention de l’UNESCO encore plus contraignante et qualifié la proposition actuelle d’insatisfaisante. Incapable de se rendre au Brésil pour l’occasion, le politicien s’était fait remplacer pour l’occasion par un jeune étudiant qui a lu son discours.

Les organisateurs avaient pris soin d’inviter un intervenant brésilien, puisque ce pays est qualifié de « pays charnière » dans les questions culturelles. Le Brésil est un des initiateurs du projet de Convention internationale à l’UNESCO. Toutefois, il est aussi un grand exportateur de « telenovelas », ou feuilletons télévisés, à travers le monde. Il peut donc avoir certains intérêts « offensifs » dans le domaine de l’industrie culturelle internationale. Le président de l’Association brésilienne pour la diversité culturelle, Leonardo Brant, a toutefois assuré que, comme plusieurs de ses compatriotes, il tenait à la protection de la culture et s’inquiétait de sa marchandisation croissante. Face à la gigantesque machine promotionnelle d’Hollywood ou des maisons de disques américaines, le danger est évident, malgré les succès brésiliens en télévision.

Si la plupart des intervenants présents à l’activité fondent de grands espoirs dans l’adoption éventuelle du projet de Convention de l’UNESCO, Ricardo Petrella, professeur d’économie à l’Université catholique de Louvain et auteur très en vue chez les participants au Forum social mondial, se montre plus pessimiste. « Ma thèse est la suivante, explique-t-il. La Convention de l’UNESCO sur la diversité culturelle n’atteindra pas les objectifs que ses promoteurs se sont donnés. Pas dans les conditions actuelles. »

Il ajoute que tant que les grandes puissances croiront être à l’ère de « l’information et de la connaissance », tant qu’elles croiront que ces éléments sont la première source de richesses et que l’un des droits humains fondamentaux est la propriété privée, peu de choses pourront changer.

« L’information et la connaissance deviennent stratégiques. L’Occident transforme le monde en terrain de lutte ou chacun essaie de conquérir un maximum de connaissances et d’information, ajoute-t-il. Dans un tel contexte, l’affrontement est inévitable, il y aura nécessairement des conquérants et des conquis, et certaines cultures jugées plus faibles, moins compétitives, seront éliminées. »

De toute façon, conclut-il, tous les grands industriels voudront être compétitifs dans un marché global de la culture, de l’information et des connaissances, convention ou pas. Selon lui, dans plusieurs pays, les grands entrepreneurs du milieu de la culture voudront un jour ou l’autre faire compétition aux États-Unis pour s’enrichir, quitte à copier leurs politiques et leur vision de la culture. « Il n’y a pas de véritables différences culturelles entre les classes dominantes des États-Unis et de l’Europe », affirme-t-il.

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