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La riposte américaine
N° 203 - octobre 2001

Le ministre qui crie « au loup ! »
Marie Isabelle Thoin Savard*

La « révolution de la réussite » de François Legault



Bonjour à tous. En ma qualité d'étudiante de deuxième année de cégep, je veux vous exprimer mon profond scepticisme, voire mon désarroi, face à la « révolution de la réussite » annoncée récemment par notre ministre de l'Éducation François Legault. Je fulmine carrément lorsque je lis qu'il est anormal et inquiétant que seulement un étudiant sur trois obtienne son DEC dans le temps prescrit, et qu'il faut remonter ce taux à tout prix. Je crois que cette statistique reflète simplement que nous vivons dans une société formée d'humains cherchant le bonheur et se donnant les moyens pour l'atteindre. Cette ambition d'accroître la réussite telle qu'on la définit au collégial n'est, selon moi, qu'économie et poudre aux yeux.

Si j'ai pu prendre le temps de lire le journal ces derniers jours, et si je prends le temps de vous écrire aujourd'hui, c'est parce que je suis un désolant échec du système d'éducation, mesdames et messieurs ! Hé oui, j'ai décidé, pour mon bien-être et mon épanouissement global, de répartir ma formation sur quatre ans plutôt que trois. Je considère qu'un horaire régulier nous force à être efficace sans aller à fond dans rien, et ce n'est pas le schème intellectuel que je désire développer. Et surtout, je veux vivre au-delà des livres 0 je veux prendre le temps d'observer la vie se dérouler, d'apprendre ailleurs qu'à l'école, de jaser avec les gens qui m'entourent, d'écrire pour le plaisir, de m'impliquer dans mon association étudiante, de faire de l'exercice, de dormir et de manger convenablement, et bien sûr de pouvoir exploiter mon plein potentiel dans les cours que je suis. Laissez-moi vous assurer que l'on ne peut pas faire tout ça avec 30 heures de cours par semaine. Et ce, encore moins lorsque le charmant système de prêts et bourses québécois fait en sorte, ce qui est malheureusement le cas pour plusieurs, que l'on doive travailler en même temps pour gagner son pain.

Parlons maintenant d'un autre cas anormalement inquiétant 0 il s'agit de mon amie Cindy, une fille brillante qui a commencé l'an dernier un DEC en sciences de la nature dans le but de devenir écologiste. Le concentré de physique, de mathématiques et de chimie dans une atmosphère humaine des plus froides lui laissa un goût très amer… Lorsqu'elle sut que le DEC intégré de sciences, lettres et arts pouvait aussi la mener à l'université en écologie, elle décida de changer de programme. Cette année, elle profite maintenant d'un cheminement scolaire mieux adapté à ses besoins, avec des gens qui lui ressemblent plus. Son humeur, sa santé et sa motivation s'en portent beaucoup mieux.

Terminons avec un troisième cas, probablement le plus dramatique de tous 0 c'est Étienne, le décrocheur ! Comme bien des gens, il est allé au cégep tout de suite après son secondaire, sans être certain de son orientation. Au lieu de faire plaisir à M. Legault et de terminer son DEC sans trop savoir ce qu'il faisait, il a décidé d'aller explorer la vie ailleurs qu'à l'école. Pendant un an, il a voyagé un peu, fait du bénévolat dans des organismes communautaires, pensé. Et cette année, il est de retour au cégep en techniques de travail social, plus motivé que jamais à apprendre et à travailler dans ce domaine. Il conseille à tout le monde de prendre une année sabatique pour mieux réfléchir. Mais selon M. Legault, il est le résultat d'une gigantesque faille du système et son établissement d'enseignement devrait se faire suivre de plus près.

Nous voici donc, moi et mes deux comparses, avec nos résultats bien au-dessus de la moyenne et nos beaux grands sourires, des cas problèmes pour le gouvernement. Notre goût du bonheur et notre désir de bien apprendre coûtent cher. Et quand on se limite aux chiffres, ça paraît mal… M. Legault rêve d'un monde où les jeunes de 17 ans décident de ce qu'ils veulent faire de leur vie sans se donner le droit d'en déroger, se précipitent dans des études où ils ne perdent pas une minute à penser par eux-mêmes, pour aboutir le plus vite possible sur le marché du travail où ils pourront rapidement rembourser leur dette, devenir de bons payeurs de taxes et faire rouler l'économie. Alors là, le système d'éducation aura fait du bon travail.

De mon côté, je persiste à croire qu'il y a des gens qui ne sont tout simplement pas faits pour aller à l'école, et qu'il ne s'agit pas là d'un drame social, mais bien de diversité. Tout ce qu'une obsession de la réussite comme on la définit peut faire et a déjà fait au collégial, c'est de faire passer des gens qui n'ont pas atteint les critères et de taxer (donc souvent d'exclure) ceux qui coûtent trop cher.

La révolution qui s'impose maintenant est celle du système des prêts et bourses. Il me paraît inacceptable que tant d'étudiants aient à s'endetter et/ou à travailler pour étudier. Bien sûr que ceux-là sont les plus hésitants à allonger la durée de leur DEC ou à changer leur orientation, à leur plus grand malheur… et au plus grand bonheur de M. Legault.

Voulons-nous un système d'éducation centré sur les besoins du marché ou sur le développement et l'épanouissement global de l'individu ? Et vous, les contribuables, êtes-vous fâchés de payer un petit extra pour des gens comme moi, Cindy et Étienne qui formeront une société forte, qui sait ce qu'elle veut et où mettre ses priorités ? À vous de répondre !

* étudiante en musique et sciences humaines au cégep de Sherbrooke

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