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La croix du CHUM
N° 236 - février 2005
Mon premier portulan
Les tchippes du chef
Jean-Claude Germain
De retour dans le camion qui nous menait à Dorval, le zazou de la salle de pool me trottait dans la tête. C’est son habit de musicien ! a précisé mon père. Il dirige l’orchestre à l’hôtel ! C’était notre prochain arrêt. Dans mon souvenir, tout est morne et gris à Dorval. Une impression de morosité sans doute accentuée par le fait que la fin de la tournée coïncidait avec la fin de la journée. À l’époque, les voitures de police étaient peintes en noir et la force constabulaire cultivait la mine patibulaire. Les deux spécimens que nous avons croisés dans le stationnement de l’hôtel n’échappaient pas à la règle.

Dans les soirées de famille, mes oncles parlaient à l’occasion d’un avocat fort en gueule avec lequel nous étions apparentés de façon éloignée par une de mes tantes ou de mes grandes tantes. Jean Penverne avait fondé la Ligue de vigilance sociale et dénonçait sur toutes les tribunes la complaisance éhontée des policiers envers le crime et les maisons de tolérance. Y vont le nommer juge pis y va attraper une extinction de voix ! avait été le commentaire de mon père. Ce fut le cas.

Mon paternel ne m’a jamais paru scandalisé outre mesure par la corruptibilité de la force policière du temps. Pour lui, c’était dans l’ordre des choses. Tant qu’y vont les payer comme des waiteurs, y vont se faire une paye avec des pourboires. Lorsqu’un policier arrêtait un automobiliste pour une effraction au code de la route et lui demandait son permis de conduire et ses enregistrements, il suffisait habituellement à ce dernier de glisser un billet bien en vue dans son porte-monnaie pour se tirer d’affaire - c’est d’ailleurs la raison pour laquelle aujourd’hui les agents exigent que les contrevenants tirent ces documents de leur étui eux-mêmes avant de les leur remettre en main propre. Les tarifs encore en vigueur à la fin des années cinquante n’étaient pas excessifs : un deux $ pour avoir sauté un stop, un cinq $ pour une lumière rouge, un dix $ pour un excès de vitesse et un vingt $ pour avoir conduit en état d’ivresse – ça c’était un peu plus que paqueté et un peu moins que soûl mort.

La transaction néanmoins se déroulait avec un certain décorum. Le policier ouvrait le portefeuille, retirait le billet qui masquait les licences et glissait la coupure dans sa poche comme un papier sans importance en se dirigeant vers l’arrière de la voiture pour vérifier si les numéros de la plaque et ceux des enregistrements concordaient. Le pot-de-vin ne vous donnait aucun droit. C’était une sorte d’acte de contrition payant qui avait le pouvoir de vous absoudre de votre faute à condition que vous fassiez preuve de repentir.

Respectant le rituel à la lettre, le policier se plantait dès lors près de la portière du véhicule et servait un avertissement solennel au chauffeur fautif pour lui rappeler les dangers de la conduite en bouésson ou la nécessité de respecter les lumières rouges pis c’qu’ya d’écrit sur les poteaux. La mise en garde se terminait invariablement par un long soupir d’agacement du représentant de la loi. On va dire que ça va pour cette fois-ci ! Suivi aussitôt d’un durcissement du ton au moment de rendre le porte-monnaie au contrevenant. Mais la prochaine fois, on sera p’tête pas aussi compréhensif !

Les policiers étaient passés maîtres dans l’art de se faire un visage du genre si ça n’en tenait qu’à moi, ça serait mieux ! ou pire ! Au moment de récupérer les licences, le rituel prescrivait au conducteur de conforter le représentant de la loi en lui promettant qu’il n’y aurait pas de prochaine fois ! Et cela même s’il avait été arrêté la veille pour la même offense par le même constable. Sans le ferme propos de ne pas recommencer, on ne peut absoudre une faute au confessionnal ou choisir de ne pas l’inscrire sur une contravention. C’était le ferme propos qui ennoblissait l’opération et en faisait une sorte de sacrement laïc.

Il va sans dire que si un chauffeur ne disposait pas de la bonne coupure pour régler l’infraction à l’amiable, il donnait ce qu’il avait sur lui. Mais pas question, dans les circonstances de s’en tirer avec un deux $ pour un cas d’ébriété ou de demander du change. Au temps de la bohème, j’ai connu un photographe que l’alcool rendait particulièrement baveux. Interpellé au volant, il avait demandé au policier si ce dernier acceptait les chèques ! Ce qui lui avait valu de passer la fin de semaine au violon.

Le lundi matin, lorsque le greffier avait énoncé le chef d’accusation devant le tribunal : Tentative de corruption d’un agent de la paix ! toute la cour s’était réveillée fret net sec. Le juge était sorti des limbes, le procureur de service s’était aussitôt précipité vers le banc pour un conciliabule avec le magistrat qui avait alors jeté un œil incrédule vers l’accusé. Jean-Paul Bernier, qui était une sorte de Plume avant la lettre, avait retrouvé sa superbe et le toisait du haut de ses six pieds. Coupable ou non coupable ? lui demande le juge. Coupable avec explication, votre honneur ! lui répond fermement Jean-Paul. Mais le maillet du juge coupe son envolée. Coupable sans explication ! statue le juge. Et je tiens à préciser à l’accusé que la Cour n’acceptera pas de chèque !

En pénétrant dans le lounge, mon père avait lancé T’as des problèmes avec la police provinciale ? à un homme qui classait des coupons de caisse. Ce dernier l’a regardé un instant avant de faire le lien. En fait, j’ai pas compris pourquoi y sont venus à deux ? L’explication est venue du pianiste dont j’avais aperçu la photo à l’entrée. Il sirotait un cognac à son piano au fond de la pièce. Parce qu’y avaient le goût de manger des chips ? Le patron du lounge opina du bonnet. C’est tout c’qu’y m’ont demandé : si j’avais des tchippes Duchess ? C’est bizarre !

Mon père qui était disparu derrière le comptoir pour vérifier les stocks de cigarettes est réapparu. C’est le chef de la pépé qui est propriétaire de la compagnie ! La suite d’accords grandiloquents plaqués en guise de commentaire par le pianiste m’a pris au dépourvu. Raymond ! joue dans ta tête, tu fais peur au p’tit ! a tonné l’homme aux coupons de caisse en poursuivant sur un ton plus interrogatif. Y m’ont dit qu’y repasseraient dans une quinzaine, je vois pas pourquoi ?

Pendant que mon père était parti préparer la commande, j’ai eu droit à un boogie-woogie du pianiste. J’étais ravi de l’attention, mais, déjà, je savais que la gloire est fugace. Si tu veux que tes deux constables trouvent rien à te reprocher, arrange-toi pour avoir un rack de tchippes du chef bien en évidence, a conseillé mon géniteur à son client. Tout c’qu’y veulent c’est les voir ! Eux-z-autres aussi y préfèrent les Laurentides. Mais l’homme n’arrivait pas à le croire. Mon frère vend des livres cochons sous le manteau dans sa librairie pis moi astheure des sacs de tchippes censurées sous le comptoir, ça va être quoi après ? La répartie paternelle a fusé de source en franchissant la porte. Des votes sous des faux noms aux prochaines élections !

Une fois dans la cabine du camion, avec le veston lamé du pianiste qui s’était rajouté au plumage canari du zazou, j’ai voulu comprendre pourquoi les musiciens portaient des costumes extravagants. Tout ce qu’en savait mon père, il le tenait d’un chanteur de club. Quand la bataille pogne, t’es mieux d’être voyant pour pas qu’y te cognent !

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