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La croix du CHUM
N° 236 - février 2005
Le temps d’une pause au Canal de l’Apocalypse
Le voyage astral
Victor-Lévy Beaulieu
Il n’y a pas longtemps, le président de la télévision française déclarait que s’il produisait des émissions, c’était simplement, par le biais des publicités, pour mieux arnaquer le consommateur et l’inciter à acheter toutes sortes de produits dont autrement il se passerait fort bien. Pour le président de la télévision française, le diffuseur n’aurait aucun autre rôle à jouer que celui d’un entremetteur et ce rôle lui semblait tout à fait acceptable.

Si on les poussait jusque dans leurs derniers retranchements, plusieurs diffuseurs québécois avoueraient sans doute qu’ils sont d’accord avec la déclaration du président français puisque, dans les faits, c’est cette pratique qu’ils cautionnent dans leurs entreprises. Pour s’en assurer, on a qu’à écouter pendant quelques semaines nos chaînes dites spécialisées, qui télédiffusent n’importe quoi et le font avec un mauvais goût plutôt hallucinant.

La majorité de ces chaînes dites spécialisées appartiennent à la famille Greenberg pour laquelle la culture québécoise n’a jamais eu une grande importance ; la petite maison de distribution de jadis, qui oeuvrait dans la mise en marché de films américains de série B, étant devenue un empire dont l’esprit n’a jamais été québécois, ni dans son fond ni dans sa forme.

La première fois que j’ai syntonisé le canal D, je m’attendais à quelques chose qui soit comme le réseau Discovery aux États-Unis, une station branchée sur les inventions de pointe en haute technologie, que ce soit pour ce qui concerne la recherche spatiale, la biologie, les recherches en climatologie ou pour tout ce qui se rapporte à la robotique ou à la physique des particules. J’ai déchanté très rapidement, le canal D n’étant rien de plus qu’un Allô Police télévisuel. On y a droit aux enquêtes du FBI, à des séries sur les médecins-légistes, au monde hollywoodien des paparazis, des châteaux de stars et des pin-ups du cinéma porno, sans parler de l’exploitation tous azimuts de l’idée de catastrophisme dont notre télévision en général fait ses choux gras depuis quelques années : typhons, tremblements de terre, inondations, bactéries mangeuses de chair, épidémies de toutes sortes, comme s’il fallait que règnent à tout prix la peur, l’angoisse et le désespoir. D, c’est le canal de l’Apocalypse, version intégriste américaine.

Et toutes ces émissions-là étant produites aux États-Unis, on y insère un pseudo animateur dont la seule utilité est de permettre à la famille Greenberg de donner le change au CRTC et aux organismes subventionnaires gouvernementaux : par l’ajout de cet animateur, qui prend tout le monde pour des imbéciles en ânonnant à toutes les dix minutes sur ce qu’on vient de voir, le diffuseur fait avec une émission absolument étrangère un contenu canadien, ce qui le rend automatiquement admissible aux subside de l’État, notamment à de généreux crédits d’impôts.

Ce qu’il lui reste comme temps d’antenne, le canal D le passe en présentant entre autres de vieux films dont on ne prend même pas le temps de traduire les génériques, ce qui contrevient à l’esprit de la loi 101, mais qui s’en préoccupe au bureau de la ministre chargée de son application ? Non seulement on ne s’y rend pas compte qu’un canal comme le canal D fait de nous les consommateurs pauvres d’une culture américaine axée sur le sensationnalisme, le goût du sang, du meurtre et des pathologies vicieuses, mais on n’imagine même pas le pire car, en plus de faire de nous les simples traducteurs d’une réalité qui nous concerne peu par son extrême violence, le canal D, dans les émissions qu’elle produit elle-même, importe cette philosophie pour nous donner, en moins bien encore, des séries qui font des héros nationaux de nos bandits, de nos tueurs et de nos escrocs.

De quoi comprendre que le canal D se soit acoquiné avec le Festival Juste pour rire dont on nous présente les humoristiqueries sous forme de galas. Quand ce n’est pas pour en célébrer le quinzième, le dixième ou le cinquième anniversaire, on embauche là encore un présentateur pour qu’il vous découpe le saucisson en tranches, puis en thèmes et, pourquoi pas bientôt, en clips de petits gags de trente secondes ? Mais, comprenez bien, il s’agit toujours du même matériel, que vous pouvez voir et revoir jusqu’à seize fois si mes informations sont exactes !

Si vous syntonisez Historia, le téléphage en vous sera-t-il mieux satisfait ? À moins que vous aimiez les vieilles émissions sur l’archéologie, les histoires usées des rois et des reines et le rabâchage du type de Made in Québec ou des Trente journées qui on fait le Québec, vous devrez tous les soirs subir la bureaucratie militaire, évidemment étatsunnienne, dans la série Jag qui nous présente des aviateurs à qui les ailes ont été coupées et qui, pour passer le temps, sont devenus avocats, question de nous parler encore de viols, de meurtres et d’escroqueries en tous genres !

Voilà donc ce que je retiens de mon court voyage astral : une télévision qui se nourrit à tout ce que la culture américaine peut avoir de jaune. Pour boucher les trous et pour avoir accès aux généreuses subventions gouvernementales, des mercenaires québécois, traducteurs ou folkloristes, et si contents de jouer les deuxièmes violons que ce n’est sûrement pas la pensée critique qui risque de les étouffer !

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