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La croix du CHUM
N° 236 - février 2005
40 millions de personnes se prostituent sur terre
4 millions de femmes vendues dans le monde
Stéphanie Beaupied
Il faut une bonne dose de courage pour affronter l’ouvrage plutôt accablant du sociologue Richard Poulain sur La mondialisation des industries du sexe. L’ampleur du commerce mondial du sexe dépasse l’imaginaire. Les organisations criminelles profitent des inégalités économiques, des lois qui décriminalisent la prostitution ou des gouvernements complices, d’Internet et des conflits armés pour installer de véritables transnationales du commerce de femmes et d’enfants.

La traite des femmes et des enfants est une activité économique florissante qui puise son capital humain à même les pays du Tiers-monde pour « divertir » les mieux nantis de la planète. Selon Richard Poulain, 40 millions de personnes se prostituent sur la planète et génèrent annuellement des revenus de 72 milliards de dollars américains. Pour bien des États, les revenus de la prostitutions sont vitaux, notamment en Thaïlande où le gouvernement, complice du tourisme sexuel, retire de la prostitution 60% de son budget.

Pour un pays riche comme les Pays-Bas, où la prostitution est légalisée, la chair des femmes génère 5 % du Produit intérieur brut. Le sociologue écrit : « Les Pays-Bas sont devenus un site de prédilection du tourisme sexuel mondial. À Amsterdam, il y a 250 bordels, 80 % des personnes prostituées sont d’origine étrangère et 70 % d’entre elles sont dépourvues de papiers, ayant été victimes de la traite. Ces personnes prostituées doivent louer les vitrines dans lesquelles elles s’exposent ; cela leur coûte environ 90 dollars américains par jour. Elles y reçoivent entre 10 et 24 clients pour une présence de 12 à 17 heures par jour. »

L’industrie mondiale du sexe a ni plus ni moins créé un réseau de vente de femmes et d’enfants. Les pays majoritairement « exportateurs » de femmes se situent en Asie du Sud et du Sud-est, en ex-URSS et en Europe de l’Est. On transige annuellement quatre millions de femmes dans le monde. Vendues par leur famille, achetées via Internet sous prétexte d’un mariage ou rêvant simplement d’une vie meilleure, elles deviennent la propriété d’un proxénète. Battues, violées et revendues une fois brisées psychologiquement, les femmes doivent se prostituer pour des tenanciers de bordels, de maisons closes et de bars afin de payer le prix payé par leur proxénète, les frais de transport et de passeport.

Les pays d’Europe de l’Est, déstabilisés par l’entrée rapide dans l’économie capitaliste et gravement touchés par le chômage, ont vu leur population féminine diminuer drastiquement. 400 000 femmes âgées de moins de 30 ans ont quitté l’Ukraine en 10 ans. Elles passent d’abord par la Bosnie-Herzégovine, le Kosovo et l’Albanie, lieu de transit important, pour enfin atterrir dans l’Union européenne. Ce n’est pas un simple hasard si les plaques tournantes de la vente de femmes se situent en zone de « paix » !

La zone franche de la Bosnie-Herzégovine sous autorité américaine et internationale depuis 1990 a attiré les proxénètes. « Les femmes, écrit Poulin, y sont vendues comme l’étaient les esclaves victimes de la traite des négriers. Le processus de vente se déroule comme suit : les jeunes femmes montent sur la scène d’un bar quelconque, y font quelques pirouettes pendant que les acheteurs inspectent leur corps et même leur bouche avant de faire une offre, entre 800 et 1500 euros. (entre 984$ et 1967$ US) ».

L’auteur soutient que les organisations sur place tirent elles aussi profit de ce trafic. « Les soldats de la SFOR (Forces de stabilisation au Kosovo), le personnel de l’ONU ainsi que celui des 400 ONG (Organismes non gouvernementaux) de Bosnie profitent non seulement du marché comme clients, mais dans certains cas, en sont eux même des trafiquants proxénètes. »

Fait important dans le débat sur la légalisation de la prostitution, l’auteur démontre que les pays qui ont opté pour des légalisations totales ou partielles de la prostitution ont intensifié et encouragé l’industrie du sexe. Dans certaines régions d’Australie, la légalisation a gonflé le nombre de bordels illégaux, devenus maintenant incontrôlables. « Les femmes placées dans les bordels illégaux et légaux du Victoria obtiennent des permis de travail si les proxénètes demandent pour elles le statut de réfugiées. Les trafiquants vendent ces femmes aux propriétaires de bordels du Victoria pour une somme de 15 000$ américains chacune. ».

Le sociologue donne des exemples de pure barbarie. « Il y a dans les Balkans de véritables camps de soumission, où les jeunes femmes, après avoir été achetées, sont violées collectivement et dressées, puis envoyées dans les grandes villes européennes. Au Brésil, les fillettes sont retenues captives comme dans une prison dans les boites de nuit situées en lieux éloignés et difficiles d’accès. Beaucoup de filles et jeunes femmes sont traités comme du bétail ». On appelle ces femmes Batterie Girls pour souligner qu’elles sont constamment sous l’effet des drogues et gardées en cage.

Plus près de chez nous, il existe des bordels légaux au Nevada protégés par des grillages et des chiens où il est impossible pour les femmes s’y trouvant de sortir sans l’autorisation de leur « maquereau ». Leur existence est entièrement contrôlée par leur propriétaire, y compris le temps de repos, la couleur des cheveux.

Le Canada ne fait pas bande à part. Des femmes mariées par correspondance peuvent venir ici sous la supervision de leur « mari », le seul à pouvoir leur obtenir un statut de résidence permanente, sans lequel, elles peuvent être expulsées à tout moment même si elles ont des enfants. De plus, Poulain estime que le Canada délivre annuellement entre 500 et 1000 visas à des « artistes » qui dansent dans les bars. N’étaient-elles pas Roumaines, les danseuses exotiques du gouvernement fédéral ?

Le livre de Richard Poulain effraie. La déshumanisation et l’ampleur de la marchandisation des femmes laissent entrevoir les débouchés infinis de ce commerce. La dérive, c’est d’accepter la normalisation de la prostitution dans les discours et, de surcroît, au nom de la Liberté.

La mondialisation des industries du sexe, Richard Poulin, L’Interligne, 2004

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