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La riposte américaine
N° 203 - octobre 2001

Le Québec n’a rien à gagner de l’approche du « Choc des civilisations »
Pierre Dubuc
Après les déclarations de George W. Bush sur la « guerre du Bien contre le Mal », on a beaucoup parlé dans les médias du « Choc des civilisations », une expression tirée d’un livre qui a eu une grande influence au sein de l’intelligentsia et de la classe politique américaines.

Publiés à l’origine sous forme d’article en 1993 dans la prestigieuse revue Foreign Affairs sous le titre « The Clash of Civilizations ? », les propos de l’auteur, Samuel P. Huntington, ont suscité selon les éditeurs de la revue plus de débats que tous ceux qui ont été publiés depuis les années 40. En 1996, Huntington a laissé tomber le point d’interrogation de l’article original et le livre qu’il a publié s’intitulait 0 The Clash of Civilizations and the Remaking of World Order.

La thèse de l’auteur, qui a été conseiller-expert auprès du Conseil national américain de sécurité sous l’administration Carter et qui dirige aujourd’hui le Olin Institute for Strategic Studies, un institut de droite, est la suivante 0 avec la chute de l’Union soviétique, ce ne sera plus la lutte des classes ou la lutte entre le capitalisme et le socialisme qui définira le cours de l’Histoire, mais le « Choc des civilisations » qu’il définit essentiellement par leur religion.

Un raccourci simpliste

La thèse du « Choc des civilisations » a toutes les chances de s’imposer. Elle fournit un raccourci simpliste qui permet de justifier le déploiement de l’impérialisme américain à travers le monde au nom de la lutte du Bien contre le Mal.

Que les éditorialistes « va-t’en guerre » américains aient invoqué le « Choc des civilisations » se comprend, mais il est plus surprenant de le retrouver sous la plume des éditorialistes du journal Le Devoir. Dès le 12 septembre, le directeur Bernard Descoteaux se demandait, après avoir cité Huntington 0 « Avons-nous assisté à un premier choc des civilisations ? » Après avoir fait siens les propos de Bush selon lesquels « c’est la liberté qui a été attaquée », il répondait 0 « Le penser nous permet de donner aux événements d’hier un minimum de sens » !

Le lendemain, 13 septembre, c’était au tour du rédacteur en chef, Jean-Robert Sansfaçon, d’en remettre en appelant ni plus ni moins qu’à la guerre sainte. Après s’être réclamé de « l’Occident CHRÉTIEN auquel, soit dit en passant, nous n’avons certainement pas à nous excuser d’appartenir », Sansfaçon, renouant avec la tradition catholique du Devoir, écrivait 0 « Nous, Occidentaux (...), avons aussi le droit et le devoir de défendre les nôtres, nos frères, nos sœurs, nos amis, qui sont identifiés comme l’ennemi à abattre dans la guerre sainte que quelques factions intégristes de l’Islam ont déclarée à l’Occident. »

Une approche chauvine

Descoteaux et Sansfaçon ont trouvé chez Huntington une réponse rapide à l’état de panique dans lequel les avaient précipités les attentats, mais s’ils avaient lu attentivement Le Choc des civilisations, ils auraient constaté qu’il n’y avait pas grand-place dans cette approche pour le Québec.

Huntington s’en prend à ceux qui, « niant l’existence d’une culture américaine commune, mettent l’accent sur la spécificité culturelle des groupes raciaux, ethniques et autres ». Il vilipende ceux qui « remettent en question un des principes américains fondamentaux, en substituant aux droits individuels ceux des groupes qui se définissent essentiellement en termes de race, d’appartenance ethnique, de sexe et de préférence sexuelle ». Il critique « les responsables politiques américains (les administrations Bush-père et Clinton) qui, dans les années 1980, ont non seulement favorisé cette tendance, mais qui ont systématiquement défendu la diversité plutôt que l’unité du peuple qu’ils gouvernent ».

Huntington affirme même que « l’avenir des États-Unis et celui de l’Occident dépendent de la foi renouvelée des Américains en faveur de la civilisation occidentale. Cela nécessite de faire taire les appels au multiculturalisme, à l’intérieur de leurs frontières ».

L’approche du « Choc des civilisations » nie toute légitimité aux revendications des Hispanophones, des Noirs et des autres nationalités aux États-Unis. Elle cautionne ceux qui voudraient « faire taire » toute manifestation culturelle ou linguistique autre que l’anglo-saxonne. Elle ne peut qu’alimenter le courant chauvin de mouvements comme le « English Only ». Dans un tel contexte, on imagine facilement qu’il n’y aura pas grand-sympathie pour la reconnaissance d’un Québec francophone.

Quand l’Occident se résume au monde anglo-saxon

Déjà, à la veille du référendum de 1995, Conrad Black avait signé un article dans la même revue Foreign Affairs (mars/avril 1995) dans lequel il recommandait au gouvernement fédéral de ne plus faire aucune concession au Québec. Celui-ci devait se soumettre et demeurer au sein du Canada ou partir avec la perspective de se voir condamné à devenir un timbre-poste au nord des États-Unis, amputé de ses territoires nordiques et du West-Island, à n’être qu’un Puerto Rico, froid, riche en ressources naturelles.

Dans une telle éventualité, Conrad Black proposait la fusion du Canada anglais avec les États-Unis. Faisant référence aux thèses de Huntington, Black écrivait 0 « Dans un monde où les seules civilisations alternatives seront les civilisations orientales et islamiques, le regroupement du capitalisme libéral démocratique anglo-saxon nord-américain en un seul pays plutôt qu’en deux pourrait constituer un attrait considérable pour les deux pays. »

Conrad Black et Samuel Huntington s’inscrivent dans un courant de pensée qui réduit la « civilisation occidentale » au monde anglo-saxon. Dans un ouvrage publié l’an dernier, le politicologue Robert Conquest, bien connu pour ses travaux sur l’Union soviétique, écrivait que le seul véritable système démocratique se limitait à la fière Albion et à ses héritiers 0 les États-Unis, la Grande-Bretagne, le Canada, l’Australie et la Nouvelle-Zélande. Même le continent européen ne trouvait pas grâce à ses yeux, trop marqué qu’il était par les révolutions !

Cette conception reflète une situation de fait 0 l’alliance privilégiée des États-Unis avec la Grande-Bretagne depuis la Seconde Guerre mondiale et avec les autres pays anglo-saxons. Ce sont ces pays anglo-saxons que l’on retrouve partenaires dans le système d’écoute électronique Échelon. Ce sont les mêmes pays qui font bloc lors des votes clés à l’ONU, particulièrement lorsqu’il est question de soutenir l’État d’Israël.

Ce que l’expérience nous a appris

Le Québec n’a absolument aucun intérêt à faire sienne l’approche du « Choc des civilisations ». Il n’a aucun intérêt à appuyer la croisade du président Bush du « Bien contre le Mal ». La population le sait d’instinct, comme l’ont révélé les premiers sondages. Alors que le Canada anglais appuie massivement la croisade de Bush, le Québec fait bande à part. Une longue expérience des guerres menées au nom de la « civilisation anglo-saxonne » lui a appris qu’il n’en sera toujours que la chair à canon.

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