L'aut'journal
Le dimanche 21 juillet 2019
édition web
L'aut'journal
archives
Retourner à L'Aut'Journal au
jour le jour

Recherche
accueil > l’aut’journal > archives > sommaire > article
La croix du CHUM
N° 236 - février 2005
Le plan Condor renaît dans les Andes
La révolution bolivarienne est en danger
André Maltais
Aucun gouvernement ne peut détenir ou enlever un opposant politique dans un autre pays sans se placer en marge du droit international.

Le président colombien, Alvaro Uribe, l’a fait le 13 décembre dernier, au Venezuela dans des opérations qui menacent volontairement la paix entre les nations latino-américaines.

Le dirigeant de la guérilla des Forces armées révolutionnaires colombiennes (FARC), Rodrigo Granda (alias Ricardo Gonzalez), séjournait à Caracas pour assister au deuxième Congrès bolivarien des peuples, les 8 et 9 décembre. Il était membre de la commission internationale des FARC et le principal porte-parole de l’organisation révolutionnaire sur la scène internationale.

Le 13 décembre, il accorde en plein jour une entrevue à un journaliste dans la cafétéria de la clinique Razetti, proche de la station de métro Bellas Artes, au centre de Caracas. Son cellulaire sonne et Granda annonce à son interlocuteur qu’il doit s’absenter et demande si celui-ci veut bien l’attendre.

Mais dehors, des agents du DAS colombien (Département administratif de sécurité) et du DISIP vénézuélien (Département d’intelligence, de sécurité et de prévention) s’emparent de l’homme, le menottent et le forcent à monter dans l’une des quatre voitures d’un convoi.

Plus tard, dans un poste d’opération du DISIP, Granda est enfermé dans le coffre d’une autre voiture et, toujours menotté, transporté pendant quatorze heures jusqu’à Cucuta, ville frontière colombienne où il est livré à la police de ce pays et, le 15 décembre, triomphalement « présenté » aux médias.

Pendant un mois, le gouvernement colombien niera que Granda ait été arrêté au Venezuela. Mais le 12 janvier, le ministre de la Défense, Jorge Alberto Uribe, admet que son pays avait promis une récompense à des chasseurs de primes pour capturer le révolutionnaire à Caracas.

Deux jours plus tard, le président Chavez annonce le rappel de son ambassadeur en Colombie et le gel des relations autant diplomatiques que commerciales entre les deux pays jusqu’à ce que le gouvernement colombien s’excuse officiellement d’avoir violé la souveraineté du Venezuela.

Selon la BBC, Chavez aurait aussi suspendu le projet de construction d’un pipeline gazier qui doit permettre de transporter le combustible vénézuélien à travers la Colombie jusqu’au Pacifique et, de là, vers les marchés asiatiques et de l’ouest des États-Unis.

Un an auparavant, cette fois en Équateur, un commando spécial des forces de sécurité colombiennes avait capturé un autre dirigeant des FARC, Simon Trinidad, venu à Quito organiser une rencontre entre la guérilla et une mission de haut niveau de l’ONU. Trinidad avait été l’un des principaux négociateurs lors des pourparlers de paix de la fin des années 1990 entre les FARC et le président d’alors, Andres Pastrana.

L’opération équatorienne impliquait également des agents de la CIA et des mercenaires de la DynCorp œuvrant en Équateur suite à la cession aux États-Unis de la base militaire de Manta par le gouvernement de Lucio Gutierrez.

Le 31 décembre, on apprenait que Simon Trinidad est le premier prisonnier politique colombien qui sera jugé par le « véritable » gouvernement de ce pays puisque Bogota a accepté de l’extrader aux États-Unis pour y répondre à des accusations de trafic de drogue, enlèvement et terrorisme !

L’opération colombienne du mois dernier au Venezuela n’est ni une surprise ni un hasard. Selon le journaliste Miguel Urbano Rodriguez, la situation à la frontière entre les deux pays est depuis longtemps un « baril de poudre où se meuvent librement des contre-révolutionnaires de tout acabit dans un milieu social pourri par les chasseurs de prime, narcotrafiquants et contrebandiers ».

« Dans les garnisons vénézuéliennes (surtout à Tachara), poursuit Rodriguez, la loyauté de plusieurs officiers est douteuse. Plus d’une fois, des paysans colombiens ont été bombardés par ces forces vénézuéliennes » qui cherchent à entraîner le régime Chavez dans la guerre.

Des paramilitaires colombiens pénètrent fréquemment en territoire vénézuélien, soit pour pourchasser des dirigeants paysans et autochtones qui y cherchent refuge, soit carrément pour attaquer des postes militaires isolés le long des 2200 kilomètres de la longue frontière que se partagent les deux pays.

D’ailleurs, la provocation colombienne survient au moment où le gouvernement vénézuélien vient d’acheter de la Russie quarante hélicoptères militaires et des avions de combat MIG-29 pour mieux protéger cette frontière. Elle survient également en pleine offensive politique des FARC qui essaient d’être reconnus officiellement par l’ONU en tant que « forces belligérantes » selon les critères du droit international.

Selon des analystes de la gauche colombienne, l’opération vise d’abord à discréditer le régime Chavez, tant auprès de la communauté internationale à qui on montre que le Venezuela entretient bel et bien des liens avec la guérilla colombienne (après tout, Granda se trouvait à Caracas !), qu’auprès de la gauche et des populations latino-américaines à qui on suggère que le gouvernement vénézuélien a collaboré avec la Colombie dans une opération digne du sinistre Plan Condor des années 1970 qui avait pour objectif la collaboration des dictatures latino-américaines pour l’élimination des opposants politiques.

« Quelle serait la réaction du gouvernement colombien si un commando de policiers vénézuélien, aidé par des autorités de ce pays, allait en Colombie et enlevait l’auteur de coup d’état, Pedro Carmona Estanga (celui-ci jouit de l’asile politique en Colombie), coupable et accusé d’actes terroristes au Venezuela », a déclaré Iris Varella, vice-présidente de la Commission permanente de politique intérieure et des droits humains et députée chaviste.

Mais ce qui inquiète surtout la gauche latino-américaine, c’est que l’enlèvement de Rodrigo Granda révèle la principale faiblesse de la révolution bolivarienne: ne pas avoir épuré assez vite les forces armées et les différents appareils de l’État après la défaite électorale de l’oligarchie.

« Chose certaine, nous dit Alexis Ponce, coordonnateur du Groupe de surveillance du Plan Colombie, il est "quasi impossible que des agents secrets colombiens du DAS … puissent avoir perpétré cet enlèvement à l’israélienne (plusieurs voient une grande similitude entre les terrorismes d’État d’Ariel Sharon et d’Alvaro Uribe) à l’insu de certaines des plus hautes instances des forces armées, du DISIP et même de certains cercles politiques vénézuéliens ».

Le journaliste colombien Orlando Gomez Leon ajoute que les pays andins (Colombie, Équateur, Bolivie, Venezuela et Pérou) sont, en ce moment, truffés « d’équipes d’espionnage en provenance de bien des pays et de mercenaires déguisés en contractants comme ceux qui tuent et meurent tous les jours à Bagdad et à Fallujah pour blanchir l’image de l’armée états-unienne. »

Ponce affirme que le Plan Condor est bel et bien en train de renaître dans les Andes qui sont la zone névralgique de l’heure en Amérique latine. « La CIA, le Mossad et les services secrets de chaque pays voisin pullulent sur nos terres, affirme-t-il, de même qu’un peu plus bas, sur la Triple frontière (là où se touchent le Brésil, l’Argentine et le Paraguay). Ces agents et contractants supranationaux ne sont rien d’autre que l’avancée d’une stratégie politique, militaire et économique de longue portée pour notre continent. »

En attendant, la révolution bolivarienne est en danger tant que les forces de sécurité vénézuéliennes restent infiltrées par des éléments déstabilisateurs anti-Chavez appuyés par les forces de sécurité colombiennes et états-uniennes du Plan Colombie, récemment rebaptisé Plan patriote.

À plus long terme, le gouvernement colombien, fort des ressources financières et militaires du Plan Colombie et en plein accord avec les États-Unis, montre qu’il est prêt à passer aux actes. Contre ses guérillas, certes, mais non sans impliquer le Venezuela qui est de loin la principale préoccupation de Washington qu’il faut bien remercier de ses bontés. Le but est aussi de torpiller davantage tout projet d’unité latino-américaine (Mercosur ou autre) dont l’idée est, en ce moment, plus populaire que jamais sur le continent.

Ce sont ces éléments qui, le 18 novembre, ont fait assassiner le procureur Danilo Anderson en faisant exploser deux bombes dans sa Toyota, à Caracas. Anderson était le principal responsable de l’enquête gouvernementale sur plus de 400 personnes (plusieurs d’entre elles très importantes) ayant participé au coup d’état manqué d’avril 2002.

On se souviendra également que, l’an dernier, des dizaines de paramilitaires colombiens déguisés en soldats de l’armée vénézuélienne avaient été empêchés de justesse d’attaquer le palais de Miraflores et peut-être d’attenter à la vie de Hugo Chavez.

Retour à la page précédente

Partager cet article Imprimer cet article


 


Réseau Média
© l'aut'journal 2002
 
l'aut'journal sur le web
L'aut'journal sur le Web a
été réalisé par Logiweb.