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La croix du CHUM
N° 236 - février 2005
L’ONU est toujours la dernière informée
Les rapports des spécialistes sont expurgés et modifiés
Robin Philpot*
Avec la menace d’une nouvelle guerre au Congo, nous présentons un entretien avec Boutros Boutros-Ghali, qui fut secrétaire général de l’ONU lors du génocide au Rwanda et au début des guerres des Grands Lacs africains.

Q. Vous avez déclaré en mars 2004 que le « département des opérations de maintien de la paix était très infiltré par les autorités américaines. » Comment ? Et quel en est l’ampleur ?

BBG : Il y a une mainmise sur le système onusien par les autorités américaines, via l’administration financière et la nomination d’officiers ou de fonctionnaires qui sont payés directement par l’État. L’ONU n’a pas les moyens de nommer de hauts fonctionnaires et de spécialistes. Or, quand ils sont choisis et payés par un gouvernement étranger, ils seront plus loyaux au gouvernement étranger qu’à l’ONU. Ainsi, les rapports présentés au secrétaire général et au Conseil de sécurité sont expurgés, modifiés.

Par exemple, le département chargé des opérations m’envoyait des rapports sur la situation au Rwanda basés sur les comptes rendus de M. Booh-Booh, du général Dallaire et d’autres. Mais ces rapports étaient expurgés, modifiés, et écrits conformément à une politique.

Q. Donc, vous n’avez jamais vu le fax du général Dallaire de janvier 1994 décrivant un plan pour éliminer beaucoup de Tutsis ?

BBG : Cette histoire est très exagérée. Il n’y avait pas qu’un seul fax. Vous avez tous les jours des fax disant « Nous avons entendu dire qu’il y a une conspiration… » Cela souligne une autre faiblesse de l’ONU : elle n’a pas de service de renseignements. Les États membres savent beaucoup plus que l’ONU et le secrétariat général. Et ils ne partagent pas !

Je ne voudrais toutefois pas diminuer ma responsabilité. Je l’ai dit publiquement : j’ai échoué au Rwanda. Je n’ai pas réussi à convaincre les membres du Conseil de sécurité d’agir. Les États-Unis, avec l’appui de la Grande-Bretagne, ont tout fait pour empêcher une intervention de l’ONU, et une majorité d’États ont suivi.

Q. Pourquoi les États-unis et la Grande Bretagne n’ont-elles pas voulu intervenir ?

BBG : N’est-ce pas un conflit anglo-américain contre les Français ? Un nouveau Fchoda ? Il y a eu une guerre au Congo : 1 000 000 de réfugiés Hutus tués. L’affaire a été étouffée; le rapport n’a jamais été publié. Les Français sont venus appuyer Mobutu. Les Américains ont fait venir leurs spécialistes. Les Américains et les Anglais ont gagné. Bref, comme toile de fond, vous avez un conflit franco/anglo-saxon, qui est une répétition de Fachoda de 1898. Cela a commencé au Rwanda et en Ouganda. L’Ouganda, qui fait partie du bloc anglo-américain, n’a pas de parti politique, mais il n’a jamais été dénoncé, jamais critiqué.

Q. Comment expliquer le silence entourant l’attentat du 6 avril 1994 qui a coûté la vie aux présidents du Rwanda et du Burundi et qui a été suivi de massacres inouïs au Rwanda et au Congo ?

BBG : C’est un scandale très étrange. Il y a eu quatre rapports : le rapport du parlement français, le rapport du Sénat belge, le rapport de Kofi Annan et le rapport de l’OUA. Quatre rapports qui passent sous silence l’attentat contre l’avion. Cela vous prouve la puissance des services qui obligent les gens à garder le silence.

Q. Que pensez-vous du rapport du juge anti-terroriste Jean-Louis Bruguière selon lequel l’actuel président du Rwanda, Paul Kagame, et le FPR auraient planifié et exécuté l’attentat du 6 avril ?

BBG : Non seulement cela! Le juge Bruguière, que j’ai invité à une conférence à Monaco, m’a dit que, selon son enquête, la CIA était impliquée dans cet attentat.

Q. Est-ce pour cela que l’on se préoccupe si peu de l’attentat du 6 avril et que le rapport Bruguière n’a pas été officiellement rendu public ?

BBG : Les services anglo-américains sont beaucoup plus forts que les services français. Peut-être les services français ont décidé qu’ils n’ont pas intérêt à mentionner l’attentat pour le moment.

Q. Mais sans attentat, peut-être, il n’y aurait pas eu de génocide ?

BBG : Non seulement ça, sans l’agression venant d’un pays étranger en 1990, qui était l’Ouganda, il n’y aurait pas eu de guerre du tout.

*collaboration spéciale

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