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La petite fée des PPP
N° 235 - décembre 2004
Mon premier Portulan
Au pool le zazou jouait bouddhiste
Jean-Claude Germain
Le camion de mon père avait le gabarit d’un panier à salade dont la boîte aurait été convertie en un coffre-fort tapissé de tiroirs en bois sombre et d’étagères avec des portes grillagées comme dans les magasins à l’ancienne. C’était une véritable corne d’abondance montée sur roues. Assis sur une caisse de Cherry Blossom au milieu de l’allée centrale, flanqué à ma droite par une colonnade rouge de pinottes Lalumière dans leurs cylindres de fer-blanc et à ma gauche par un assortiment complet de toutes les saveurs de Life Savers, je me sentais au faite du monde, comme Saint-Antoine, prêt à laisser le Malin me dévoiler une à une les tentations qui s’étalaient devant moi à portée de la panse et de la main.

Dans le firmament des nananes et des bonbons à cenne, les constellations se nommaient cornets de tire, fraises en sucre, bâtons forts, boules de coco, boules noires, poissons rouges à la cannelle, paparmanes roses, tuques en chocolat, animaux en pain d’épice, négresses en réglisse ou dés en caramel, les lunes étaient de miel, les aurores boréales en gelée de menthe verte et les arcs-en-ciel déployaient leurs traînées de jujubes et de jelly-bines multicolores.

Piquer c’est voler mais goûter c’est s’instruire et on développe le goût comme on forme l’esprit, en comparant. Mon étude en sucreries comparées a été exhaustive. La recherche se devait bien sûr d’être discrète. Une gomme baloune soutirée par ci dans une boîte, une pipe en licorisse soustraite par là dans une autre, un pavé de sucre à crème chipé dans une troisième, j’échantillonnais sans laisser de trace, du moins je le croyais. Qui aurait bien pu remarquer l’absence d’une dragée dans une boîte de Smarties ?

En fait, les choses se sont gâtées avec les palettes de chocolat qui venaient empaquetées par lot de deux douzaines. J’avais cru qu’en subtilisant une Caramilk, une Caravan ou une Coffee Crisp dans la rangée du dessous, le larcin passerait inaperçu. J’ignorais que pour le commerçant, sa marge de profit se résumant à l’équivalent de deux tablettes, ça sautait aux yeux lorsqu’il en manquait une. Les marchands me disent qu’il y a une souris tellement intelligente dans mon camion qu’elle s’introduit dans une boîte de Oh Henry sans faire de trou pis qu’a repart avec la barre sur son dos comme un lapin de magicien, tu l’aurais pas vue par hasard ? Ce fut le seul commentaire de mon père sur l’incident. Et la fin de mes exactions pour tout ce qui n’était pas en vrac.

Mon père ne m’a jamais reproché mes razzias gourmandes. Il ne croyait tout simplement pas qu’on puisse guérir la gloutonnerie par l’abstinence. Son approche était plus rabelaisienne. Il croyait que seul l’excès corrige l’excès. Je l’entends encore s’inquiéter de mon appétit un matin où je cuvais mon sucre. Tu dois avoir faim ? Le grand air, ça creuse ! La question m’était posée avec un sourire narquois dans la voix qui ne laissait présager rien de bon. Ça adonne bien puisqu’on arrive à Sainte-Anne de Bellevue !

Nous étions à l’extrémité ouest de l’île et sur l’heure du dîner, on y trouvait un restaurant apprécié des voyageurs pour sa cuisine généreuse et ses portions copieuses. J’ai oublié le nom du soda bar et le prénom de son égérie, mais je me souviens très bien que ça aurait été une faute impardonnable de ne pas honorer son célèbre ragoût de patte en essuyant l’assiette avec ma dernière bouchée de pain. Heureusement mon père ne croyait pas à la nécessité de répéter une leçon, et, cette fois-là, je ne peux que lui rendre grâces de ne pas m’avoir obligé à relever un défi qui était au-dessus de mes forces. La pointe de tarte à la farlouche qui était braquée sur moi m’aurait achevé.

Si j’étais à sa place j’ferais attention parce que les ceuses qui résistent aux tentations jeunes sont obligés de se r’prendre en double quand y sont vieux ! avait plaisanté l’égérie en faisant outrageusement de l’œil à mon géniteur et en glissant la pointe dans un sac à mon intention au cas où t’aurais le goût de te sucrer le bec plus tard, mon beau. De retour dans la cabine du camion, j’avais envie de mourir. Va falloir que tu prennes ton mal en patience, me dit mon père. Le seul hôpital aux alentours c’est celui des Vétérans. Pis un mal de ventre, c’est pas une blessure de guerre ! Sauf sur le front des bonbons.

Après le dîner, sa tournée longeait le Lake shore et dans ma mémoire, Baie d’Urfé, Beaconsfield et Pointe-Claire baignent dans une lumière estivale où les bateaux à voiles dansent sur les eaux du lac Saint-Louis. Il n’y avait que la mine renfrognée et l’air de bouledogue des marchands pour assombrir le paysage. Mais la luminosité extérieure avait peu d’influence sur l’atmosphère des poolrooms que mon père approvisionnait principalement en sacs de pinottes Planter’s, en Chiclet’s, en Wrigley’s, en Dentyne, en Sen Sen, en Tums et en Bromo-Seltzer.

J’étais comme hypnotisé par le tapis vert des tables de billard et fasciné par la faune maniérée qui se déplaçait dans la pénombre comme un carrousel d’arrêts sur pose. Chacun avait un tic, une manie, se frottait le nez, se caressait le menton, se tirait l’oreille, prenait du recul, se grattait le crâne, tournait autour de la table et se livrait à toute une gestuelle élaborée avant d’enduire la coiffe de la queue de craie et de se pencher sur le billard avec une lenteur étudiée pour frapper vigoureusement une boule d’un mouvement vif, sec et sans appel. Peu importe le résultat, pour le perdant comme pour le gagnant, l’impassibilité était de mise, d’où l’importance de la gomme à mâcher pour se donner une attitude ou jongler au prochain coup. C’est des pros ! m’avait glissé mon père avant de s’engager dans une conversation sur les brûlements d’estomac avec le propriétaire. T’es mon meilleur client dans le Bromo ! Qu’est-ce que tu fais avec ? Du champagne ? Ce sur quoi l’intimé l’avait relancé. Si je buvais du champagne au lieu du Saint-Georges m’as t’dire, j’en aurais pas besoin !

Pour ma part, j’étais transporté d’avoir sous les yeux, en chair et en cheveux gominés, un zoot suit avec son nœud papillon, ses épaules surdimensionnées, ses pantalons peg-top et sa chaîne de montre. Un zazou qui jouait au pool. Il avait accroché au mur son veston jaune canari et s’employait depuis à nettoyer un tapis vert de toutes ses boules. Contrairement aux autres joueurs, il ne s’arrêtait pas pour supputer ses chances ou ruminer ses coups, tout était fluide et coulé dans ce qui semblait un seul et même mouvement continu.

Il attendait à peine qu’une boule soit blousée pour annoncer la prochaine en désignant la poche où il la ferait tomber. Deux pas de côté, un demi-tour, trois foulées dans le sens des aiguilles d’une montre, un tour complet dans le sens contraire, un temps, deux pas en reculant, il virevoltait littéralement autour du billard et enchaînait les coups simples, les doublés et les triplets comme si chacun avait déjà atteint la poche avant que la queue ne frappe la boule.

Toute la salle était sous le charme et retenait son souffle, craignant la fausse note. Quand il est en forme, ça peut durer des heures, dit mon père. La queue, la bille, la blouse et le joueur s’oubliaient dans le jeu et ne faisaient qu’un. C’est un maître ! s’exclama mon père en se joignant aux applaudissements qui marquaient un coup particulièrement réussi. Il aurait pu ajouter : zen malgré lui. Mais il appartiendrait au fils de fréquenter en son temps le bouddhisme. Le père néanmoins lorsqu’il était plus jeune s’était permis de lui ouvrir la route de l’Asie en desservant en eaux gazeuses les boîtes clandestines de fan tan du Chinatown.

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