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La petite fée des PPP
N° 235 - décembre 2004
Lady Cartier de Micheline Lachance
Du petit Georges d’Hortense au sir George de Luce
Ginette Leroux
En couverture, Lady Cartier, le dernier roman historique de Micheline Lachance, présente une huile du peintre canadien William Brymner, produite en 1892. Un couple se promène dans un verger. L’homme, tourné vers sa compagne, est vêtu d’un complet très élégant égayé par un chapeau de paille. Tout aussi élégante, elle l’écoute, les yeux baissés. Est-ce de la docilité, de l’obéissance, de la soumission ? Que se cache-t-il sous ce visage calme et impénétrable, empreint de retenue ?

« On croit à tort, et aujourd’hui encore, que ces femmes étaient dociles, soumises à leur époux et qu’elles demandaient la permission avant de parler. C’était au contraire des femmes très délurées et aussi très politisées », dit Micheline Lachance qui, à travers les héroïnes de son roman, Hortense Fabre et Luce Cuvillier, trace deux portraits de femmes du 19e siècle plus vrais que nature.

Chez les Fabre, on avait la passion de la politique et de la culture. La Rébellion de 1837 était quasi un culte et toute leur vie tournait autour des anniversaires liés aux patriotes. On vénérait Louis-Joseph Papineau, chef des patriotes et grand ami du libraire, « probablement son meilleur ami », précise l’auteure. Hortense a grandi dans ce climat familial. Ce qui explique que, sa vie durant, elle soit restée fidèle aux opinions politiques de son père, s’opposant avec fougue à celles de son mari. On peut se demander comment le libraire Fabre a pu donner en mariage sa fille à un homme dont les idées politiques étaient aux antipodes des siennes ?

« Le libraire a choisi et pratiquement imposé George-Étienne Cartier à sa fille. Fabre était un homme très près de ses sous. Au moment où il est question de mariage, George-Étienne Cartier est un patriote qui revient d’exil, établi par son futur beau-père qui lui a prêté de l’argent et confié une vingtaine de causes. » « Un gendre avocat des Sulpiciens et du Grand Trunk lui paraissait une bonne affaire », raconte Micheline Lachance. « On peut donc croire que le libraire ne pouvait prévoir qu’il virerait capot », poursuit-elle.

D’ailleurs, la jeunesse d’Hortense au jour de ses noces et l’amour inconditionnel qu’elle porte à son mari, qu’elle appelait affectueusement « Petit Georges », étaient contraires à la différence idéologique qui se manifesterait au moment de son entrée en politique.

Hortense, comme toutes les jeunes filles issues du milieu bourgeois, avait reçu une éducation de qualité. Après ses études au couvent, son père lui avait fait donner, à la maison, des cours d’anglais et de piano. Elle était devenue une pianiste accomplie. Elle était aussi animée d’une passion pour la lecture, transmise par son père, le libraire. D’ailleurs, grâce à lui, le Bas-Canada avait accès à la littérature française presque en même temps que les livres paraissaient en France où il allait une ou deux fois par année, ramenant ainsi des ouvrages d’auteurs tels que Victor Hugo, George Sand ou Balzac.

Luce, comme sa cousine Hortense, était issue d’une famille riche et en vue, à l’exception près que les Cuvillier n’étaient pas intégrés à la société canadienne-française comme les Fabre. Fondateur de la Bank of Montreal, Augustin Cuvillier était un banquier proche du milieu anglophone. À l’opposé du libraire Fabre, le « banquier » des patriotes, qui, à défaut de s’impliquer dans la lutte armée, avait organisé des collectes de fonds pour le retour des patriotes exilés. D’ailleurs, officier de milice pendant la Rébellion, Cuvillier avait tenté de dénoncer son beau-frère le libraire, heureusement sans succès.

Combien elle a fasciné l’auteure, la Luce ! « Je ne savais pas que ces femmes existaient lorsque j’ai découvert Luce Cuvillier. Des femmes qui défiaient les conventions, osaient dire ce que personne ne disait, faire ce que personne ne faisait », admet Micheline Lachance. La jeune femme se régalait des écrits de George Sand, qu’elle imitait en tout. Comme elle, elle lisait Baudelaire, sortait seule, fumait le cigare, osait exprimer des opinions jugées subversives sans gêne aucune. Aussi libre qu’un homme, et séduisante en plus. Son côté rationnel, logique, méthodique lui venait sans doute de l’éducation à l’anglaise qu’elle avait reçue. On sait qu’elle était ferrée en mathématiques et s’occupait des affaires de la famille.

Bonnes amies puis irréductibles rivales, ces femmes ont, à leur façon, eu beaucoup d’influence sur les opinions politiques de George-Étienne Cartier. Hortense en s’opposant à lui, et Luce, en l’encourageant dans ce qu’il faisait. Ni l’une ni l’autre n’a cédé la place à sa rivale, si ce n’est que le jour où Hortense a découvert que la Cuvillier était devenue la maîtresse de son mari. Bien qu’elle ait espéré un moment que ce ne soit qu’une passade, sa décision fut prise : elle s’exilera.

D’autres personnages du roman sont des femmes de caractère. Mme Fabre, la mère d’Hortense, femme cultivée et éduquée, se dévouait pour les bonnes œuvres. On dit qu’elle n’avait pas son pareil pour solliciter les hommes d’affaire lorsqu’il fallait financer un orphelinat. Marguerite Cartier, la sœur aînée de George-Étienne, passait pour une originale. Indépendante de nature, elle dictait à son frère sa conduite, mais n’en faisait elle-même qu’à sa tête, donnant libre cours à sa passion pour les chevaux d’équitation.

L’Histoire n’a jamais été racontée en tenant compte de l’apport féminin. Pourtant, en lisant la correspondance laissée par les femmes du 19e siècle, Micheline Lachance s’est dit étonnée de croiser autant de femmes extraordinaires, engagées dans leur milieu. Par exemple, pendant le séjour de son mari en France, la femme de Louis-Hyppolyte Lafontaine allait tous les jours au Pied du courant écrire des lettres pour les Patriotes emprisonnés qui voulaient correspondre avec leur famille. En compagnie de mère Gamelin, elle leur apportait de la nourriture. Il y avait aussi la femme de Jacques Viger, une littéraire qui écrivait dans les journaux du temps.

Quant à Lady Cartier, elle mourra en exil, non sans avoir subi l’affront ultime de son illustre mari. « Là, je ne pouvais plus le défendre, ce geste envers ses proches était trop ignoble », de dire Micheline Lachance. Un geste dont tous les descendants de sir George parlent encore.

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