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La petite fée des PPP
N° 235 - décembre 2004
Faire des enfants sans prendre le temps d’être parents
Le modèle de la famille est-il dépassé ?
Julie Tremblay
Le ministère de l’Éducation du Québec annonçait récemment la conversion en prêts de 103 millions de dollars de bourses étudiantes, soulevant ainsi un vent de protestations chez les jeunes. Outre les effets néfastes évidents de telles coupures sur l’un des groupes les plus défavorisés de la société, Louise Vandelac, sociologue, professeure et chercheure à l’Université du Québec à Montréal, dénonce les effets encore plus pernicieux de cette décision du gouvernement à long terme : « les coupures dans l’aide financière aux études, l’absence de politiques d’insertion professionnelle, le manque de mesures de planification familiale, le taux dérisoire du salaire minimum et les conditions de plus en plus exigeantes imposées aux jeunes sur le marché du travail augmentent la situation précaire des jeunes couples qui souhaiteraient fonder une famille ».

La remarque est d’autant plus pertinente qu’elle soulève le paradoxe des coupures du gouvernement dans l’aide aux jeunes familles et le désir de ce même gouvernement d’augmenter le taux de natalité pour contrer le déficit de naissances du Québec, insuffisant pour assurer le remplacement des générations.

Des données relevées par la sociologue dans un texte intitulé Les nouvelles technologies de reproduction ou l’infertilité contournée, paru dans les Actes du colloque de la Fédération du Québec pour le planning des naissances en avril 2003, nous apprennent qu’ « alors qu’en 1970-1971, seulement 17,1 % de Québécoises de 30 ans étaient sans enfant, ce taux atteignait 42,1 % en 1999-2000 » (ISQ et CSF, 2002).

Aussi, lorsque les femmes ou couples au début de la trentaine ont finalement atteint un rythme de croisière dans leurs finances qui laisse place à leur désir d’être parents, ils veulent leurs rejetons sur-le-champ. Ils sont alors de plus en plus souvent orientés vers des cliniques privées où on leur propose un éventail de nouvelles techniques de procréation médicalement assistée (PMA). Cette tendance lourde était déjà vérifiable en 1987, alors que la fécondation in vitro était « présentée aux couples comme LA solution après une courte période d’essais infructueux et d’investigation médicale », comme le relatait Liette Aubin dans La cigogne technologique (ONF, 1987).

En se dissimulant derrière le désir bien compréhensible des couples aux prises avec des problèmes de fertilité de mettre au monde un enfant bien à eux, ces nouvelles expérimentations sur le vivant masquent en fait le problème réel. Anne St-Cerny, de la Fédération du Québec pour le planning des naissances, soulève un point capital quant à l’efficacité des nouvelles techniques de procréation : « Les nouvelles technologies de reproduction humaine ne guérissent pas de l’infertilité ou de la stérilité. Elles contournent le problème et donnent la possibilité à quelques couples d’avoir un enfant. » Elle ajoute : « le taux de succès de la FIV varie entre 13 et 27 % » ( La procréation assistée, RQASF, hiver 2002).

De plus, ces illusions techniques font miroiter à des femmes de tout âge l’espoir d’enfanter, comme cette « jeune mère » américaine de 56 ans qui vient de donner naissance à des jumeaux le 9 novembre dernier à New York, alors qu’on discute bien peu des complications de telles interventions sur le vivant.

Ces questionnements sociaux, occultés de la scène publique, sont porteurs de solutions réelles, si nous voulons reprendre les rennes et faire des choix de société durables. Louise Vandelac s’y emploie depuis la première heure à travers plusieurs études et recherches et notamment dans un documentaire réalisé avec Karl Parent, intitulé Le clonage ou l’art de se faire doubler (ONF 200), dans lequel elle s’élève contre « l’expérimentation sauvage à laquelle s’adonne l’industrie du vivant sur les cobayes que nous sommes, qui n’a pas même son équivalent chez l’animal ».

Jointe à ce sujet en novembre, elle déclare : « nous assistons présentement à l’éclatement de la maternité telle que nous la connaissons et à la remise en question de deux certitudes fondamentales, communes à tous : nous allons mourir un jour et nous venons du ventre d’une femme ».

Monette Vacquin, psychanalyste, interviewée lors du tournage de ce documentaire, ajoute : « aucune génération avant nous n’a eu le pouvoir de stocker sa descendance, de la congeler, d’en modifier les caractères. On est là face à quelque chose qui arrive dans la civilisation toute entière qui va bien au-delà que le simple traitement des stérilités tubaires ».

Le premier bébé issu d’une fécondation in vitro (FIV) a vu le jour au Québec en 1985. Le dr Raymond Lambert, professeur à la Faculté de médecine et membre du Centre de recherche en biologie de la reproduction (CRBR) de l’Université Laval, était membre de l’équipe du CHUL qui a supervisé cette naissance peu commune, sept ans après celle du premier bébé éprouvette au monde.

Aujourd’hui, suite à de nombreuses études et débats sur le sujet, il met en garde ses collègues et la population contre l’épidémie de grossesses multiples chez les couples qui ont recours à la fécondation in vitro (FIV). « Ce type de grossesses causées par la FIV se chiffre à 40 % aux États-Unis, 35 % au Canada et à 30 % en Europe, et plusieurs effets néfastes sont observés chez la mère et les enfants » prévient-il dans un article paru en 2003 (Au nom des enfants à naître, Université Laval, janvier 2003). Selon les études menées par ce pionnier en la matière, « les effets observés chez les enfants conçus par la FIV et l’ICSI (Intracytoplasmic Sperm Injection) sont des séquelles neurologiques et psychologiques, un poids insuffisant à la naissance pouvant entraîner d’autres problèmes d’ordre biologique, une augmentation du taux de mortalité infantile et de pathologies ».

Chez la mère, l’hyperstimulation ovarienne (prise d’hormones en comprimés ou injections) nécessaire à la production de plusieurs ovules et l’implantation dans l’utérus de plus d’un ovule fécondé hors du corps de la mère (ovocytes) mènent plus souvent qu’autrement à une grossesse multiple. « Ce type de grossesse est le facteur de risque le plus important, qui a de graves répercussions sur la santé des femmes » souligne-t-il dans une étude parue dans Human Reproduction en 2002.

Ce nouveau type de « filière d’êtres humains » induite par ces expérimentations sur le vivant soulève de nombreux problèmes éthiques et questionnements médicaux, sociaux, biologiques et politiques. Au moment où se déroulent ces expérimentations, où la science et l’industrie privée du vivant ont une longueur d’avance sur toutes les civilisations actuelles et futures qui auront à vivre avec les conséquences, nous continuons tranquillement à vaquer à nos occupations dans un climat de vague indifférence, voire d’approbation muette, pour cause d’ignorance de tout ce qui entoure les biotechnologies.

Pendant ce temps, plus de 15 000 embryons surnuméraires, figés dans l’azote liquide, (alors que nous savons que la cryoconservation endommage les simples ovules), attendent d’être détruits, remis à la science ou à un couple tiers infertile, ne pouvant servir aux couples qui ont réussi ou abandonné leur projet parental dans les cliniques de fécondation du Canada. Sommes-nous préparés à ce que de futurs adultes, créés en laboratoire et coupés de leurs origines, se reproduisent à leur tour ?

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