L'aut'journal
Le dimanche 18 novembre 2018
édition web
L'aut'journal
archives
Retourner à L'Aut'Journal au
jour le jour

Recherche
accueil > l’aut’journal > archives > sommaire > article
La petite fée des PPP
N° 235 - décembre 2004
Le bon-ententisme jovialiste a du plomb dans le bide
Les anglos québécois sont imperméables au français
Mario Beaulieu
Dernièrement, deux rapports percutants sur la situation linguistique au Québec ont fait la manchette des quotidiens. Ces études mettent en évidence que la langue française n’est pas encore devenue la langue commune au Québec. Elles viennent ainsi ébranler les fondements de la vision jovialiste véhiculée par les chroniqueurs « bonne-ententistes » tel qu’Alain Dubuc.

M. Jack Jedwab, directeur général de l’Association d’études canadiennes, a produit un rapport sur « l’évolution de la communauté d’expression anglaise du Québec ». Cette étude était commandée par la Commissaires aux langues officielles du gouvernement fédéral. Elle démontre que, malgré certains progrès, les Québécois anglophones tendent à rester imperméables à la culture francophone au Québec.

Le bilinguisme est en progression, mais une bonne partie des anglophones ne connaissent toujours pas le français. Le recensement de 2001 révèle que c’est le cas d’environ 25 % des anglophones de 30 à 59 ans. M. Jedwab relève également qu’à Montréal, 75 % des anglophones parlent surtout l’anglais au travail et 10 % d’entre eux utilisent les deux langues également.

La deuxième étude qui a fait la manchette est le rapport annuel de gestion 2003-2004 de l’Office québécois de la langue française (OQLF). On y rappelle que les progrès de la force d’attraction du français par rapport à l’anglais ne sont pas suffisants.

Les travailleurs montréalais de langue maternelle française ou anglaise utilisent surtout leur langue au travail, alors que les travailleurs de langue maternelle tierce sont partagés également entre ces deux langues: « 39,6 % utilisent le plus souvent le français et 39,6 % l’anglais. »

Ces travailleurs allophones n’utilisent pas le français comme moyen de communication interlinguistique; ils utilisent l’anglais avec les anglophones et le français avec les francophones. L’OQLF souligne que, dans bien des cas, « il suffit qu’une personne ne connaisse pas le français (un gestionnaire par exemple) pour obliger un ou plusieurs travailleurs à utiliser une autre langue que le français. Ce résultat est important, car il montre bien que le français n’est pas encore devenue une langue de convergence. »

Ces observations sont cruciales, car la loi 101 visait à renforcer le pouvoir d’attraction ou d’intégration du français en régissant son usage dans les institutions publiques du Québec, de façon à faire du français non pas la langue des seuls francophones, mais la langue commune de tous les Québécois.

Initialement, la Charte de la langue française excluait le bilinguisme des institutions de l’Administration publique à l’égard des personnes morales. Les communications de l’Administration publique avec les entreprises et l’ensemble des « personnes morales » établies au Québec devaient se faire exclusivement en français. On considérait que l’intégration des immigrants nécessitait que l’ambiguïté maintenue par le bilinguisme officiel soit levée.

Par ailleurs, la loi 101 a, dès le départ, comporté des concessions majeures, car elle ne balisait pas les services publics destinés aux individus. Elle laissait ainsi à l’État toute latitude pour mettre en oeuvre un bilinguisme officieux dans les services publics, à tous les niveaux et envers tous les citoyens. Elle allait donc bien au delà de ce qui aurait été nécessaire pour assurer des services institutionnels en anglais à la communauté anglophone.

De fait, le portrait tracé candidement par Jack Jedwab indique que les institutions publiques anglophones desservent largement, sinon majoritairement, une clientèle allophone et francophone. Il précise que « la population anglophone, surtout dans la région de Montréal, a toujours bénéficié, et continue toujours de bénéficier, d’un large éventail d’institutions. Des organisations qui jadis avaient des mandats communautaires se décrivent maintenant comme des prestataires de services en anglais à des groupes plus diversifiés. »

Si les services publics rendus aux nouveaux citoyens sont systématiquement bilingues, ceux-ci comprendront qu’ils sont dans un État bilingue. Dans le contexte canadien et nord-américain, le français risque alors d’être perçu uniquement comme une langue utile mais non nécessaire.

Selon une étude citée par Marc V. Levine (1997), on pouvait encore travailler et vivre normalement à Montréal en n’utilisant à peu près jamais la langue française. Les données exposées par Jack Jedwab montrent que c’est encore le cas aujourd’hui. Il fait observer que plus de 90 % des Québécois anglophones consomment des produits culturels et médiatiques de langue anglaise, que la plupart (82 %) d’entre eux estiment pouvoir vivre en anglais à moins d’une heure de la maison, et que la plupart des anglophones de la région de Montréal font leurs transactions publiques en anglais. M. Jedwab note que « certains des anglophones unilingues ont suivi des cours de français, mais ont tout oublié après l’âge de 30 ans. »

On invoque parfois l’importance de l’anglais dans la mondialisation des marchés pour justifier le bilinguisme institutionnel, et l’imposition de l’anglais dans les milieux de travail. Mais ce que les rapports de Jedwab et de l’OQLF démontrent, c’est que l’anglais envahit les milieux de travail à l’intérieur du Québec, dans l’entreprise (bureaux, usines, ateliers ou services) et le marché québécois.

Exclure le bilinguisme institutionnel est essentiel pour assurer la survie et l’épanouissement du français. Cela n’implique nullement d’empêcher l’accès à des services en anglais pour la communauté anglophone, mais plutôt d’éviter que les institutions anglaises ne servent à angliciser le reste de la population.

À cet effet , il faut se rappeler que , depuis son adoption en 1977, la Charte de la langue française ou loi 101 a subi plus de deux cents modifications. Ces amendements, dont ceux instaurés par la loi 86, ont favorisé la bilinguisation des institutions publiques dans tous les champs d’activité, et ont élargi l’accessibilité des services en anglais à toute la population, y compris celle des nouveaux arrivants.

Ces amendements ont affaibli les articles de la Charte qui visaient le plus directement à faire du français la langue commune. Notamment, en 1993, la loi 86 de Claude Ryan a fait en sorte que les communications de l’Administration publique avec les personnes morales ne devaient plus se faire exclusivement en français au Québec. En 2002, la loi 104 de Diane Lemieux rétablissait que, dans ses communications écrites, l’Administration utilise uniquement la langue officielle. Cependant cet article 16 de la loi 104, pour des raisons nébuleuses, n’est toujours pas en vigueur.

Pourtant, on voit difficilement comment inciter les entreprises à utiliser le français comme langue commune à l’intérieur du Québec, si le gouvernement et ses organismes ne le font pas eux-mêmes.

Retour à la page précédente

Partager cet article Imprimer cet article


 


Réseau Média
© l'aut'journal 2002
 
l'aut'journal sur le web
L'aut'journal sur le Web a
été réalisé par Logiweb.