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La petite fée des PPP
N° 235 - décembre 2004
Ce n’est qu’au prix de nombreuses grèves que les ouvriers ont réussi à passer du statut de bêtes de somme à celui d’humains
Alcan n’est pas le Saguenay madame Riverin !
Pierre Dubuc
Dans une opinion publiée dans La Presse du 22 novembre, sous le titre Le Royaume du syndicalisme, Nathaly Riverin se définit comme une « exodée », c’est-à-dire une personne qui a quitté sa région, mais qui ne veut plus y retourner parce que ses valeurs ne rejoignent plus celles qui sont véhiculées dans son milieu d’origine.

Mme Riverin est aujourd’hui directrice du Centre de vigie sur la culture entrepreneuriale, Selon elle, la forte présence syndicale au Saguenay a tué « l’esprit d’entrepreneurship qui animait cette région jadis » et provoqué « un profond changement culturel valorisant le travail salarié syndiqué pour les grandes entreprises ». Cela aurait eu deux effets négatifs, soit de provoquer une pression à la hausse sur les salaires et l’augmentation du chômage qui explique l’exode vers les grandes villes.

Quelle est la responsabilité des entreprises, dont elle reconnaît qu’elles « contrôlent une grande part des ressources naturelles » de la région et « en tirent d’importants profits » ? Aucune ! Elles ont eu tout simplement « plus de vision que nos gouvernements ».

De façon surprenante, Mme Riverin se réfère, pour appuyer ses propos, à l’excellent reportage de l’émission Zone libre de Radio-Canada diffusé le 5 novembre dernier et portant sur l’histoire de l’Alcan au Saguenay Lac-St-Jean. C’est à se demander si nous avons vu la même émission !

Le reportage de Zone libre portait précisément sur la « vision » de l’Alcan. On nous montre comment cette entreprise a mis la main sur les fabuleuses ressources hydrauliques de la région, dont le bassin est deux fois grand que la Suisse. Tout cela en échange de redevances insignifiantes, quand l’Alcan ne s’en est pas fait carrément concéder gratuitement la propriété pour l’éternité comme dans le cas d’une partie de la rivière Saguenay.

Des images choc montrent comment l’Alcan a littéralement noyé l’entrepreneurship local si cher à Mme Riverin en inondant les meilleures terres agricoles de ce qui était considéré comme le grenier du Québec en haussant le niveau du lac Saint-Jean par la fermeture du barrage des îles Malignes, le jour de la Saint-Jean-Baptiste de 1926, sans avoir prévenu au préalable la population.

L’année suivante, le gouvernement Taschereau adoptait une loi spéciale pour exproprier au profit de l’Alcan les terres désormais inondées de 850 familles. Le clergé, raconte le reportage, avait pour mission de « nier la complicité entre l’Alcan et le gouvernement » et de convaincre la population que toute protestation nuirait « au développement régional ». Pour ses loyaux services, le clergé se verra offrir des calices en aluminium recouvert d’or par la compagnie.

L’Alcan a aussi fait preuve de « vision » à l’égard de ses employés. Elle créa, de toutes pièces, une ville modèle, dont elle contrôlait et dirigeait toutes les institutions, les écoles comprises. L’œuvre d’architectes de la Caroline, les maisons n’étaient pas conçues pour le froid et toute la tuyauterie éclata le premier hiver. Elles étaient spacieuses pour les cadres, mais ne comprenaient que deux chambres à coucher pour les familles ouvrières québécoises dont la progéniture atteignait souvent 6, 8, 10 ou 12 enfants. La ville fut baptisée Arvida – prononcer à l’anglaise – du nom du président de l’Alcan : ARthur VIning DAvis.

Soumis aux insupportables températures dégagées par les cuves, les travailleurs avaient des conditions de vie si misérables qu’ils se résignèrent à déclencher la grève en 1941, en pleine guerre mondiale, et à devoir affronter l’armée, le gouvernement fédéral ne pouvant permettre la fermeture d’une usine si stratégique.

Dans le reportage de Zone libre, on précise qu’il a fallu attendre le début des années 1970 pour que l’Alcan reconnaisse les maladies industrielles liées à cette production, même si, après leur quart de travail, les ouvriers « crachaient noir ». Les ouvriers interviewés racontent que c’est seulement depuis une quinzaine d’années qu’ils ont un habillement leur permettant de travailler dans « l’allée du diable » sans risque de coup de chaleur. Auparavant, leur sueur qui détrempait leurs vêtements constituait leur seule protection.

Ce n’est qu’au prix de nombreuses grèves – 1957, 1975, 1976 (7 mois), 1979, 1995 – que les ouvriers ont réussi à passer du statut de bêtes de somme à celui d’être humains. C’est avec les gains salariaux obtenus par les travailleurs de l’Alcan et leurs retombées sur les autres activités économiques que la région du Saguenay a pu faire éduquer ses fils et ses filles et produire tant d’artistes et d’universitaires dont les succès ont rejailli sur l’ensemble du Québec.

En fait, c’est sur cette fierté conquise de haute lutte, grâce à leur organisation syndicale, que crache aujourd’hui Mme Riverin.

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