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La riposte américaine
N° 203 - octobre 2001

Norsk Hydro bat de l’aile
Sébastien Lacroix

Le magnésium parle de plus en plus chinois



En août dernier, la direction de Norsk Hydro annonçait la possibilité de fermer son usine productrice de magnésium dans le parc industriel de Bécancour.

En Mauricie, l’annonce de cette possible fermeture inquiète la population. Depuis le début de l’année, la mondialisation a déjà fait deux victimes. Une troisième, celle-ci de taille, est dans sa mire.

À Shawinigan, Norton qui ne parvenait plus à vendre son carbure de silicium à un prix rentable a dû fermer 0 90 chômeurs. À Trois-Rivières, l’usine de Fruit of the Loom, la dernière au Canada, ferme ses portes définitivement le 28 septembre 0 750 chômeurs. À Bécancour, Norsk Hydro est une entreprise rentable, dotée d’une technologie de pointe et d’un personnel qualifié avec des salaires dignes de l’industrie lourde. Cette perte serait en effet la plus lourde de conséquences. Elle a déjà fait 85 chômeurs.

Les yeux plus grands que la panse

La situation de Norsk Hydro à Bécancour n’a jamais été facile. Lorsque débute la construction, en 1986, on estime ses coûts à 400 millions $. Lors de son ouverture officielle, en 1990, la facture s’élève à 580 millions $. À cette époque, les dirigeants voyaient grand. Ils lançaient même l’idée d’agrandir l’usine pour, un jour, produire 240000 tonnes de magnésium par année, du jamais vu ! Une intention qu’elle réitère en 1997 avec un projet de 400 millions $ auquel on n’a pas encore donné suite.

Ces promesses ne se sont jamais réalisées. Actuellement, Bécancour produit 45 000 tonnes métriques alors que sa capacité de production est de 64 000 tonnes par année. Ce qui est inquiétant, c’est l’arrivée d’une concurrente sur le marché québécois. Depuis l’implantation de Magnola, le marché est scindé et l’entreprise doit se réajuster. En 2002, cette dernière aura atteint son plein potentiel, soit 63 000 tonnes. Si elle n’entraîne pas la fermeture de Norsk Hydro, le Québec deviendrait le deuxième producteur de magnésium au monde derrière la Chine.

Difficile de plaire aux Chinois et aux Américains

Justement, la Chine… Elle offre du magnésium à des prix tellement bas que les autres pays n’arrivent plus à la concurrencer. Leur produit final n’est peut-être pas de la même qualité, mais les coûts de production sont beaucoup plus bas. Là-bas, le salaire annuel d’un ouvrier s’élève à 500 $. Ce qui correspond, à quelques dollars près, à la somme nette que les journaliers de Bécancour encaissent chaque semaine.

Evind Reiten, le président de Norsk Hydro, souhaite réduire non pas la productivité de ses usines, mais les coûts qu’elle entraîne. Il a d’ailleurs, en décembre 2000, mis à pied 85 de ses 350 employés, alléguant la baisse du prix du magnésium sur le marché et la présence de nouveaux joueurs gênants pour expliquer ces coupures.

Hydro Magnesium, propriété norvégienne, regroupe les usines de Norsk Hydro à Bécancour et à Porsgrnn en Norvège, une autre en Allemagne où on recycle et on produit des anodes. Entreprise norvégienne, elle serait considérée «traître à sa patrie » en fermant celle de Porsgrnn, mais le sentiment patriotique n’a pas l’habitude d’affecter les décisions d’affaires.

Récemment, cette compagnie a construit une autre usine en Chine. Sa capacité maximum sera de 10 000 tonnes par année, ce qui est bien peu par rapport aux autres. Peut-être compte-t-elle profiter du marché asiatique à son tour en y investissant là-bas au lieu de concrétiser ses ambitieux projets pour Bécancour ?

Pourtant, la situation géographique de Bécancour est privilégiée. Elle est située près de plusieurs alumineries, elle est la voisine immédiate de l’A.B.I., propriété d’Alcoa, et des marchés américains de l’automobile qui utilisent le magnésium dans leur procédé de fabrication. De plus, le Québec lui offre son hydroélectricité à des prix très compétitifs, Hydro-Québec lui ayant consenti des tarifs privilégiés. En 1991, le département du Commerce des États-Unis a accusé Norsk Hydro de dumping et lui a imposé un droit compensatoire de 33 %. Évidemment…

Alcan paie son électricité... en électricité

En 1998, Alcan et Hydro-Québec ont signé une entente. Hydro-Québec fournit 350 mégawatts pour l'exploitation de l'usine d'Alma. En retour, Alcan s'engage à remettre cette énergie en la produisant à même ses centrales. Il était prévu que dès l'été 2002, Alcan allait procéder à des baisses de production dans ses usines pour rendre cette électricité à Hydro-Québec.

Cependant Alcan décide de délester de l'énergie pour réduire la consommation de ses alumineries dès juillet 2001. L'entente publique ne nous avait pas dévoilé qu'à partir du 1er juillet 2002, Alcan allait devoir rendre disponible, pour Hydro-Québec, un autre bloc d'énergie de 375 mégawatts. Des baisses de production temporaires dans les usines, à toute période de l'année, combleront ce manque à gagner. 375 mégawatts doivent être rendus à Hydro-Québec pendant 90 heures par année. Les arrêts ne peuvent durer plus de deux heures afin de garder l'aluminium en fusion dans les cuves. Hydro-Québec peut arrêter la production des usines à trois heures d'avis.

Le dernier producteur privé

« Alcan est le plus grand producteur privé d'électricité. Cette entente lui permet des opportunités d'affaires car elle peut vendre son électricité sur le marché public par l’intermédiaire d’Hydro-Québec», rappelle Alain Proulx. Le président du Syndicat national des employés(es) de l'aluminium d'Arvida s'interroge également sur l'orientation que sont en train de prendre la compagnie Alcan et Hydro-Québec.

Aux États-Unis, la pénurie d'eau entraîne la baisse des réservoirs hydro-électriques. « Aux États-Unis, on ferme l'aluminerie, mais on continue à produire l'électricité pour la vendre sur le marché. Est-ce que c'est l'option que se garde Alcan pour fournir Hydro-Québec ? », s'inquiète Proulx.

L'aluminerie Arvida à Jonquière date de 1926, et ses salles de cuves sont de la vieille technologie Söderberg et à anodes précuites. Cette usine de production primaire d'aluminium produit 242 000 tonnes par année avec 613 mégawatts. Par comparaison, celle d'Alma équipée d'une technologie plus moderne produit 400 000 tonnes avec 620 mégawatts. À Jonquière, on projette de remplacer l'usine par une nouvelle. Ce projet pourrait être mis en péril. « Nous devons nous assurer que l'exportation d'énergie aux Américains ne se fera pas au détriment de la survie et du remplacement de nos propres usines ou de leur expansion », affirme le SNEAA.

Après Jonquière 0 Shawinigan et Beauharnois

Les usines de Shawinigan et de Beauharnois sont dans la même situation que celle de Jonquière. Elles seront appelées à disparaître dans quelques années. À regarder ce qui se passe actuellement, ces fermetures pourraient avoir lieu afin de fournir en électricité les usines plus rentables ou la vendre aux Américains.

Le syndicat n’était pas au courant

Alcan vend son usine Guillaume-Tremblay

Alcan a annoncé la vente de l’usine Guillaume-Tremblay à la firme américaine Scepter. Celle-ci devrait être conclue le 1er décembre prochain. Alcan n’a jamais informé le syndicat du processus de vente de l’usine qui était entamé depuis plusieurs mois. Il a plutôt placé ses membres devant le fait accompli. Ce qui oblige le syndicat à renégocier la convention collective. « Nous savons que le futur propriétaire exigera des concessions importantes aux conditions de travail », affirme M. Alain Proulx, président du Syndicat national des employés(es) de l’aluminium d’Arvida.

Pour l’instant, personne n’a perdu son emploi...

Les employés de cette usine seront reclasser dans les autres installations d’Alcan. « Nous avons obtenu la garantie de l’employeur que le retour des travailleurs de l’usine Guillaume-Tremblay dans les autres installations d’Alcan n’entraînera pas de mises à pied par la suite », dit Proulx. À court terme, cette décision n’est pas alarmante puisque personne n’a perdu son emploi.

...mais le pire est à prévoir

À long terme, il faut se questionner sur le désinvestissement d’Alcan dans la région du Saguenay-Lac-Saint-Jean et sur sa nouvelle stratégie de centre d’affaire. Alcan considère chacune de ses installations comme une unité d’affaire indépendante. Ceci inquiète Alain Proulx qui a l’impression « que cette attitude fait régner une certaine incertitude sur l’ensemble des installations qui sont connexes à la production de l’aluminium primaire ».

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