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Tonton coupe-coupe
N° 234 - novembre 2004
Livre : J’écris tout le temps
Haro sur les happy few !
Jean-Marie Poupart
Dans la plupart des pays civilisés, les auteurs de best-sellers ne font pas attention aux auteurs pour happy few.[…] Flattés d’être sur la sellette à chaque nouvelle parution, ils se repaissent de l’entêtante rumeur de l’actualité. Tant que les médias les chouchoutent et que le public les dorlote, ils n’ont cure de ce que les générations futures retiendront de leurs bouquins. Ici, au Québec, la situation est différente. Nos auteurs de best-sellers se signalent par le malin plaisir qu’ils prennent à dauber ceux qui travaillent pour les happy few. Sans relâche, ils les accablent de coups, ils leur cherchent querelle. Contemplation narcissique, masturbation intellectuelle ! hurlent-ils devant les édifices littéraires dont les poutres maîtresses reposent sur l’introspection.

S’ils voient la silhouette d’un auteur pour happy few se profiler sur la rive du fleuve où ils ont coutume de s’abreuver, ils accusent cet auteur de brouiller leur eau. Le fleuve du succès a ses cerbères. Ses molosses. Les plus hargneux sont ceux que j’appelle les écrivains du dimanche, ceux qui, sur les instances d’un éditeur, ont raconté leur vie dans un livre de deux cents pages et qui aboutissent subitement dans la liste des dix meilleurs vendeurs. Eux ne font preuve d’aucune retenue.

En revanche, moi que la rude discipline à laquelle obéit ma phrase range obligatoirement dans une élite, je n’ai pas le droit de brocarder ces écrivains du dimanche. Il serait déplacé que je me moque du style pompier dont ils se réclament, que je raille le lyrisme de mirliton dans lequel ils se complaisent. Eux peuvent dire de moi pis que pendre. Ils peuvent m’étriller en chœur, me calomnier jusqu’à plus soif, répéter sur tous les tons que mes récits manquent de pétulance, qu’ils sont compassés, sentencieux, tirés à quatre épingle. Il y a des jours où, je l’avoue, le mutisme que mon orgueil m’impose devant ces offensives me pèse. Jouer au grand seigneur insoucieux des litiges de ce monde n’est ni dans mes cordes ni dans mon karma. Je me défoulerais bien, il me semble, dans un rôle de voyou.

J’écris tout le temps, Jean-Marie Poupart, Leméac, 2003

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