L'aut'journal
Le mardi 20 août 2019
édition web
L'aut'journal
archives
Retourner à L'Aut'Journal au
jour le jour

Recherche
accueil > l’aut’journal > archives > sommaire > article
Tonton coupe-coupe
N° 234 - novembre 2004
Mon premier portulan
Les cercueils en épinette volent deux fois plus vite
Jean-Claude Germain
Mon géniteur était voyageur comme on disait ici à l’époque. Il était à l’emploi d’un djobbeur qui était son bourgeois, établissant ainsi une filiation avec les voyageurs de la Compagnie du Nord-Ouest plutôt qu’avec les traveling salesmen. Avec le temps, la traite des fourrures avait passé la main à d’autres négoces moins aventureux. Mon père vendait principalement de quoi se sucrer ou se saler le bec, suçoter, mâcher, chiquer ou faire de la fumée.

Lorsque j’étais tout jeune, je l’accompagnais parfois dans sa tournée. Sa route du moment couvrait la plus grande partie du territoire de l’Ouest de l’île. La journée, me semble-t-il, débutait toujours dans la noirceur. Nous sommes au coin des rues Fabre et Mont-Royal, tôt le matin, il fait un froid de canard, les lampadaires dégagent une lumière voilée et aucune vitrine n’est éclairée. Tous feux éteints, deux tramways sortent de l’ombre dans un roulement sourd et s’arrêtent dans un chuintement plaintif. Pendant que les hommes et les femmes qui les attendaient en grelottant sur le trottoir s’engouffrent silencieusement dans les wagons, je note que les toiles qui bouchent les fenêtres ne laissent filtrer aucune lumière. Sinistre et lugubre, le mystérieux convoi repart aussitôt et s’enfonce dans la brume du matin comme un cortège funèbre en quête d’un enterrement. Ça ! c’est ce qu’on appelle jouer à la guerre ! dit mon père en réponse à mon interrogation muette.

Ottawa n’a jamais lésiné sur le conditionnement psychologique de la population québécoise. Dès juin 1941, à grands renforts de publicité dans les journaux, et surtout à la radio, on avait mis sur pied un exercice de couvre-feu à la grandeur de la métropole. Le jour dit, en fin de soirée, à 10 heures 30 précises, un premier signal sonore avait retenti, suivi deux minutes plus tard d’un second qui simulait cette fois l’alerte aérienne, puis d’un troisième qui marquait le début du black-out en invitant les citoyens à éteindre immédiatement les lumières dans les rues, les usines, les magasins et à baisser les stores dans les fenêtres. À Londres, la clameur persistante de la troisième sirène précédait généralement de quelques secondes le déversement des bombes incendiaires de la Luftwaffe.

À Montréal, après quinze minutes d’un silence qui réprimait mal un fou rire collectif, une nouvelle sommation de sirène avait mis fin à cette ridicule fausse alerte. Si les sous-marins allemands avaient pu voler, les U Boots qui écumaient le Saint-Laurent auraient représenté une menace plus crédible pour les Montréalais que des bombardiers dont le rayon d’action ne leur permettait pas de quitter l’Europe. Pour ma mère, les exercices de camouflage n’étaient pas un jeu innocent surtout dans ces tramways noirs qui m’avaient tant impressionné. Parce que là pour défendre son territoire, c’est pas un casque de soldat que ça prendrait, c’est une armure !

La route de l’Ouest débutait par un arrêt à Roxboro puis à Sainte-Geneviève-de-Pierrefonds. Quand j’en évoque le souvenir, j’entre de plein-pied en camion dans une gravure de Massicotte ou un tableau de Krieghoff. Il fait quarante sous zéro, les bancs de neige sont à la hauteur du toit de la cabine, la neige craque, tout le monde fait de la buée, a les joues rouges, parle fort, les chiens jappent, les chevaux s’ébrouent, les hommes de cour jurent et lorsque j’entre dans ce qui me semble un magasin général, une maîtresse femme me prend en main, me débougrine, retire mes mitaines, désenroule mon foulard, m’assoit devant une tortue chauffée à blanc qui ronfle, me sert une bolée de mietton au sucre d’érable tout en poursuivant une conversation avec deux ou trois personnes, et au milieu de tout ce caquet, mon père s’affaire, prend la commande, entre et sort, il semble être l’ami de la famille et je me laisse dorer au feu comme un coq en pâte lorsque la grosse dame s’arrête de parler pour lancer : Je peux le garder pour la journée, si tu veux ! Un de plus, un de moins ! J’ai un instant de panique, mais mon père vient à ma rescousse. C’est pas de refus, mais ça me ferait un trop long détour à la fin de la journée ! On me reboutonne en me pinçant affectueusement les joues, Tu le ramèneras, y est pas causant, mais y perd pas un mot de ce qu’on dit ! et dans mon souvenir, on sort du tableau de Krieghoff dans un soleil aveuglant pour poursuivre la route en direction de Senneville que j’associe curieusement au printemps.

Notre prochain arrêt se présente aussi comme un saut dans le temps. Cette fois, c’est un club militaire où tout baigne dans le clair-obscur d’une lumière tamisée par des vitraux. Les chaises sont empilées sur les tables et dans la pénombre, on devine une ceinture d’écussons aux couleurs délavées sur les boiseries qui entourent la salle. Derrière son comptoir, le gérant mesure le contenu de chacune des bouteilles et l’inscrit dans un petit carnet. Assis sur un tabouret, le premier client de la journée où le dernier de la veille l’observe par-dessus un verre et une bouteille de scotch. On ne peut pas le rater. L’homme porte un foulard blanc de soie noué lâchement autour du cou, un blouson de cuir fourré de mouton et des bottes d’aviateur. Mon père salue la compagnie et s’enquiert de l’absence d’un certain Harry. A-t-il donné signe de vie ? Le pilote acquiesce et complète sa réponse par un curieux mouvement de la main droite. Il presse le pouce sur le majeur et fait glisser l’un sur l’autre comme s’il battait un briquet. Psschitt ! Ça donne l’impression que quelque chose a pris feu et s’est envolé en fumée dans le ciel. En l’occurrence, il s’agissait d’un avion !

On l’ignore généralement, mais l’un des avions les plus rapides de la Seconde Guerre mondiale était fabriqué au Canada. Le Mosquito n’était pas un avion comme les autres ; il était construit en bois, d’abord de balsa comme les modèles réduits, puis en plywood d’épinette. Inégalé comme avion de reconnaissance photographique, sa légèreté lui permettait de voler à près de 400 milles à l’heure et, à très basse altitude, de planter des cibles sur les objectifs ennemis pour les bombardiers de la RAF. Malheureusement, après quelques milliers d’heures de vol, l’huile qui s’échappait des moteurs finissait par imbiber complètement le bois des ailes et du fuselage et menaçait de transformer l’avion en torche vive.

À la fin du conflit, un certain nombre d’appareils mis au rancart en Angleterre avait été achetés pour être démantelés au Canada. Le transport par bateau s’avérant trop coûteux, le récupérateur engageait des pilotes démobilisés pour rapatrier les épinettes volantes par la voie des airs. À cause de la surchauffe, du surglaçage et des commandes qui répondaient mal à des températures sous zéro, la traversée de l’Atlantique équivalait à jouer à la roulette russe. Il n’était pas rare qu’un pilote s’envole en fumée ou s’écrase dans la mer sans toucher sa prime de 500 $. Ça devait être son dernier contrat ! a laissé tomber le gérant en versant une rasade à chacun à même le quarante onces personnel du défunt. Faut pas l’annoncer d’avance, c’est ça qui apporte la malchance ! a rétorqué vivement l’aviateur en levant résolument son verre à sa prochaine traversée.

De retour dans le camion, mon père est demeuré pensif. Plus tôt dans sa vie, sa route avait été celle du Red Light et la psychologie des gros joueurs ne lui était pas étrangère. Y’a rien à faire ! Ça prend toutes sortes de cercueils pour faire un cimetière. Mais je ne l’écoutais pas vraiment. Pour ma part, je n’arrivais pas à chasser les yeux du pilote de mon esprit. Son regard était celui d’un homme qui était déjà mort.

Retour à la page précédente

Partager cet article Imprimer cet article


 


Réseau Média
© l'aut'journal 2002
 
l'aut'journal sur le web
L'aut'journal sur le Web a
été réalisé par Logiweb.