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Tonton coupe-coupe
N° 234 - novembre 2004
Éditorial : L’école à trois vitesses comme les classes sociales
Pour les cinquante premières écoles du classement de L’Actualité, le revenu des parents est supérieur à la moyenne dans tous les cas, sauf deux.
Pierre Dubuc
Plus d’un tiers des jeunes n’obtient pas de diplôme du secondaire avant l’âge de 20 ans et près de 20 % d’une génération d’élèves n’obtiendra jamais de diplôme par la suite, nous apprend une étude de la CSQ. Plus alarmant encore, le taux d’obtention d’un diplôme du secondaire chute constamment. Après avoir atteint un sommet en 1996-1997 avec 73,7 %, il dégringole de façon régulière depuis, pour atteindre 65,8 % en 2002-2003, ce qui nous ramène au taux observé dix ans auparavant.

Malheureusement, ces données fort inquiétantes sont passées presque inaperçues, alors qu’elles auraient dû provoquer un large débat public dans une société qui se targue de vouloir à nouveau faire de l’éducation une priorité nationale.

Par contre, la publication prochaine du palmarès des écoles secondaires de L’Actualité fera la manchette de tous les journaux et lignes ouvertes. Concocté par l’Institut économique de Montréal, une filiale du Fraser Institute, grassement subventionnée par le patronat, le palmarès est dénué de toute base scientifique. C’est une publicité à peine déguisée pour les écoles privées. Et quelle publicité efficace ! On a noté, suite à sa publication, une augmentation de 30 % des inscriptions aux écoles privées.

L’an dernier, 45 des 50 écoles en tête du classement de l’IEDM provenaient du secteur privé et les cinq autres étaient des écoles publiques à vocation particulière qui sélectionnaient les élèves. Comme le soulignait une étude de Jean-Guy Blais, produite pour la Fédération des commissions scolaires, ce ne sont pas les caractéristiques des écoles qui sont déterminantes pour les élèves, mais les caractéristiques des élèves qui le sont pour les écoles. Sélectionner les meilleurs élèves et vous aurez les meilleures écoles, que ce soit au secteur privé ou au secteur public.

Dans un récent numéro de L’Actualité, l’économiste Pierre Fortin soutenait que l’existence du réseau des écoles privées était bénéfique pour le réseau public, en provoquant une saine émulation. C’est faux ! La chute du taux de diplômation des dernières années accompagne l’augmentation de la clientèle des écoles privées.

L’effet principal de l’existence du réseau privé est la reproduction de la structure des classes sociales. Une recherche effectuée à partir des données du palmarès de L’Actualité démontre que le revenu des parents, pour les 50 premières écoles du classement, est supérieur à la moyenne dans tous les cas, sauf deux. Par contre, les écoles dont les revenus des parents sont les moins élevés se retrouvent en queue de peloton.

Cette structuration sociale se fait avec la généreuse complicité de l’État. Les écoles privées sont financées à même les fonds publics à hauteur de 60 % à 70 %. Un tel niveau de financement public aux écoles privées n’existe nulle part ailleurs en Amérique du Nord. Le Québec compte le tiers (32,9 %) de tous les élèves inscrits au secteur privé au Canada, alors qu’il ne représente que 23,8 % de la population canadienne.

Près de 100 000 élèves fréquentent les institutions privées de niveau primaire et secondaire, soit environ 10 % de la clientèle scolaire, mais plus de 20 % des élèves inscrits au secondaire. Dans les grandes agglomérations, le pourcentage dépasse facilement les 25 %. La Commission scolaire de Montréal a calculé que 24 % de la clientèle de son territoire fréquente l’école secondaire privée. La progression de l’exode vers le privé équivaut à la perte d’une petite école par année, nous apprend la CSDM dans son diagnostic organisationnel « Au-delà des apparences, des chiffres et des questions », rendu public en août 2004.

Plutôt que d’exiger la fin des subventions publiques aux écoles privées, le réseau public a préféré « concurrencer » le secteur privé avec des écoles qui sélectionnent, elles aussi, leurs élèves. Selon les statistiques du ministère de l’Éducation, sur les 2 500 écoles primaires et secondaires du Québec, il y en avait l’an dernier 702 (27 %) qui offraient de tels projets sélectifs (anglais intensif, musique – études, sport – études).

L’exemple le plus connu, ce sont les écoles internationales ou les écoles offrant un volet international pour un certain nombre de leurs élèves. Ce phénomène est en forte hausse – de l’ordre de 71 % – au cours des trois dernières années. Il y a présentement plus de cent écoles primaires et secondaires au Québec qui font partie de la Société des écoles d’éducation internationale. La majorité, soit 74 %, se retrouve dans le réseau public. C’est une particularité du Québec car, partout ailleurs dans le monde, les écoles de ce type sont des écoles privées. En fait, ces écoles fonctionnent comme des écoles privées. On y pratique la sélection des élèves et on demande des frais supplémentaires aux parents.

Les écoles privées et les écoles à volet particulier écrèment chacune à leur tour la clientèle scolaire. Facile d’imaginer le type d’élèves qui se retrouvent dans les classes régulières. Ce sont des élèves moins performants et, aussi, beaucoup d’élèves handicapés, en difficulté d’adaptation ou ayant des problèmes d’apprentissage. Les EHDAA dans le jargon du ministère.

Les élèves EHDAA se trouvent en surnombre dans les classes régulières et perturbent les autres élèves, placés dans des conditions d’apprentissage inadmissibles. Une étude menée par une commission scolaire démontre qu’un taux de 30 % d’élèves EHDAA dans un groupe a un effet soustractif, c’est-à-dire que les élèves à problèmes qui auraient pu être entraînés vers le haut, vers la réussite, en subissant l’influence positive des autres élèves dans une classe où ils auraient été fortement minoritaires, provoquent le phénomène inverse lorsqu’ils sont trop nombreux. Ce sont eux qui entraînent les bons élèves vers le bas, vers l’échec et le décrochage.

D’après une enquête menée par le Syndicat de l’enseignement de Champlain dans trois commissions scolaires de la Montérégie, un groupe sur cinq comptait plus de 30 % d’élèves EHDAA. Sera-t-on surpris d’apprendre que les écoles privées n’accueillent que 2 % des élèves en difficulté au primaire et 0,2 % au secondaire !

Les élèves décrochent des classes régulières, mais raccrochent à l’éducation des adultes. Les données de la CSDM documentent le phénomène. Dès la fin de la 2e secondaire, 2 % des élèves se dirigent vers l’éducation aux adultes. C’est 9,4 % à la fin de la 3e secondaire, 13 % à la fin de la 4e secondaire 23 % à la fin de la 5e secondaire.

Le phénomène est si important qu’il explique que l’effectif scolaire total de la CSDM soit en augmentation, malgré une baisse de l’effectif scolaire des niveaux primaire et secondaire. Et cette hausse de la clientèle de la formation générale aux adultes est attribuable essentiellement au groupe des 16 à 18 ans.

Ces jeunes sont aiguillés vers les nouveaux parcours de la formation professionnelle axés sur les programmes de courte durée qui conduisent, non pas à des Diplômes d’études professionnelles (DEP), mais à des Attestations d’études professionnelles (AEP), c’est-à-dire des programmes courts de formation qui ne qualifient les jeunes que pour des fonctions de travail bien spécifiques.

Les jeunes se trouvent dans un mouvement de va-et-vient entre le centre de formation et le marché du travail. Le ministère parle de « formation continue ». Le terme « discontinue » serait plus juste. Sous le couvert du principe de l’éducation tout au long de la vie, le ministère de l’Éducation se déresponsabilise en limitant son action à l’atteinte du secondaire 3. L’obtention d’un diplôme de secondaire 5 repose désormais sur l’individu, considérant que cet objectif peut être atteint tout au long de la vie.

Ce virage n’est pas étranger au fait que le ministère de l’Emploi – responsable de la formation professionnelle – se soit substitué au ministère de l’Éducation pour le financement de la formation des adultes. Les programmes ont été découpés en modules autonomes pour permettre un apprentissage accéléré, de façon à ce que les élèves prennent le plus rapidement possible le chemin du marché du travail. Cela s’est fait avec la complicité des commissions scolaires, heureuses d’avoir trouvé une vache à lait après toutes ces années de compressions budgétaires.

Étêtées par les écoles privées et les écoles publiques à vocation particulière ; amputé par la soumission aux diktats des entreprises, nos écoles diplôment de moins en moins d’élèves.

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