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Tonton coupe-coupe
N° 234 - novembre 2004
Il est grand temps de donner la priorité au bien commun, clame La Presse
À 35 000 $, les vilains cols bleus seraient des priviliégés
Léo-Paul Lauzon
Pour certains, le principal fléau au Québec qui nous afflige et qui nous empêche tous d’être heureux et de nous épanouir, c’est depuis toujours celui des cols bleus de la ville de Montréal.

Tout le monde sait ça, qu’à côté des cols bleus, les terroristes américains sont des enfants de cœur et les Hells Angels des boys scouts. Par exemple, les éditorialistes et les chroniqueurs de La Presse sont littéralement hantés et obsédés par les Cols bleus de Montréal, comme François Cardinal, cette guirlande intellectuelle qui, lors de son éditorial du 21 octobre intitulé « Laissez-les hurler ! », s’est déchaîné sur les Cols bleus de Montréal en terminant son texte ainsi : « Il est grand temps de donner la priorité au bien commun plutôt qu’à une poignée de privilégiés ».

Si jeune et à la fois si lamentable et si pitoyable. Pour lui et ses acolytes, les pétrolières, les banques, SNC-Lavalin, Air Canada, Bombardier et Power Corp. qui sont à la fois dans le pétrole, l’eau, la santé, l’électricité, les autoroutes, représentent le zénith en termes de bien commun.

Si les cols bleus sont des privilégiés à 35 000 $ l’an, que sont alors les dirigeants d’entreprises avec un salaire moyen de 4,5 millions $ en 2003, les juges à 250 000 $, les médecins spécialistes à 400 000 $ et les journalistes de La Presse qui gagnent au moins le double des cols bleus, qui ont la semaine de quatre jours, qui ont un horaire de travail très souple et qui ont des avantages sociaux à faire rêver tous les travailleurs de la terre, incluant les cols bleus ?

Je sais bien que je ne devrais pas, mais je me surprends parfois à rêver au jour où Power Corp. remplacera, au nom du « bien commun », ses journalistes par la sous-traitance, par des pigistes, juste pour voir les moyens de pression que ces « privilégiés » utiliseraient et juste pour avoir l’immense plaisir de les entendre « hurler ».

D’ailleurs, ils pourraient difficilement critiquer la sous-traitance, la privatisation, les fameux partenariats public-privé et le dégraissage, car tout cela est fait au nom du bien commun, comme nous le disent nos élus et nos journalistes, et surtout pas au nom du bien très personnel de nos affairistes. Ben non, ce sont des amis qui nous veulent tous beaucoup de bien. C’est pourquoi ils veulent gérer en notre nom nos prisons, nos hôpitaux, nos écoles, nos aqueducs, nos autoroutes, nos garderies, notre électricité, notre transport en commun.

C’est quoi au juste le problème des cols bleus ? Leur salaire annuel moyen est d’environ 35 000 $. Est-ce vraiment exagéré ? Naturellement, pour certains politiciens, journalistes, affairistes et économistes, c’est définitivement trop, même s’ils seraient eux-mêmes incapables de vivre avec un tel salaire annuel.

Il faudrait les ramener à 20 000 $ par année. Après tout, pensent-ils, ce ne sont que des travailleurs ordinaires qui n’ont pas étudié longtemps et il est injuste de les payer 35 000 $ par année alors que les pigistes de La Presse, les « associés » de Wal-Mart, les sous-traités de Bombardier et de Bell Canada, et les esclaves modernes qui peinent dans les soins à domicile, les garderies, les stations-service d’Esso, dans le textile et dans l’entretien ménager font à peine 20 000 $ par année.

Voilà, établissons l’équité avec les autres travailleurs exploités et avec les générations futures, normalisons vers le bas et surtout pas vers le haut, vers le salaire des médecins, des juges, des dirigeants et des administrateurs d’entreprises, des politiciens et des journalistes.

Alors que l’on connaît, depuis 1990, une croissance économique fulgurante, qui ne s’est jamais vue depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, que la richesse collective nous sort par toutes les extrémités du corps humain, que nos gouvernements se sont privés volontairement de recettes fiscales au profit des dodus de la société et qu’il les a inondé de baisses d’impôts et d’abris fiscaux tout en se faisant complices de leurs fraudes fiscales généralisées dans les paradis fiscaux, voilà que pour solutionner la précarité permanente des finances publiques créée et entretenue de toutes pièces par ces derniers, voilà qu’ils s’en prennent et s’acharnent sur les travailleurs du réseau public en les diabolisant, en les ridiculisant, en les méprisant et en les faisant passer pour des profiteurs et des gras durs du système.

Que des lâches, comme le ministre libéral des affaires municipales Jean-Marc Fournier qui, dans un article du Journal de Montréal, daté du 17 avril 2004 et intitulé « Le ministre Fournier veut examiner les salaires plus élevés au municipal » a invité les élus municipaux à couper les salaires de leurs employés à défaut de verser aux municipalités plus d’argent ou de leur fournir de nouvelles sources de revenus.

Imaginez, faut couper dans le gras du salaire des cols bleus à 35 000 $ par année. Non, il est bien plus facile de s’en prendre aux travailleurs les plus vulnérables de la société plutôt qu’aux notables à qui il a versé récemment de plantureuses augmentations de salaires, comme les juges et les médecins spécialistes.

Dans un article, signé Michel Larose, paru dans le Journal de Montréal du 6 octobre et intitulé « Hausses de 8,5 % sur six ans », le journaliste écrit : « L’arbitre Gilles Lavoie a consenti des augmentations salariales de 8,5 % aux cols bleus de Montréal réparties sur six années ». Sacramouille, faudrait donner un cours d’économie de base au dit journaliste, car avec des taux d’inflation qui oscillent entre 2,5 % et 3 % l’an, ce n’est pas une augmentation de salaire qui a été consentie aux cols bleus, mais bel et bien une importante diminution de salaire qui leur a été imposée.

8,5 % d’augmentation sur 6 ans, ça fait, si mes calculs sont bons, 1,4 % par année alors que le taux d’inflation annuel atteint le double. Ça prend pas la tête à Papineau pour comprendre que c’est une diminution de salaire réelle que l’on veut imposer aux cols bleus et que, dans six ans, à l’expiration de leur contrat de travail, ils deviendront alors des « working poors ». Pour que le néolibéralisme fonctionne à leur goût, cela est non seulement souhaitable, mais bel et bien nécessaire.

Il est permis d’espérer que les cols bleus n’accepteront pas cette forme d’exploitation que l’on veut leur imposer. Pas seulement en leur nom, mais au nom de milliers d’autres travailleurs syndiqués ou non qui seront affectés négativement dans leurs propres conditions de travail. En fait, c’est au nom du « bien commun » qu’ils doivent résister, ce qui les rendra encore plus honorables.

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