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Le Mario nouveau
N° 233 - octobre 2004
Mon premier portulan
La nuit du R-100
Jean-Claude Germain
Un métropolitain se définit aujourd’hui par son ophonie, son condo, sa maison de ville ou son loft. Jadis un Montréalais tirait orgueil de son bout de rue, appartenance de sa paroisse, identité de son quartier, nationalité de l’Est ou de l’Ouest et internationalité de la rue Saint-Laurent. Seuls les explorateurs aguerris pouvaient se targuer d’avoir foulé les deux bouts de l’île ou gravi les deux versants de la Montagne qui était le nom familier du Mont-Royal.

Pendant la guerre et après, nous vivions à l’heure des chevaux, des tramways et des autobus à trolley et, pour atteindre les quatre points cardinaux de leur horizon insulaire, les Montréalais disposaient encore de trains. Dans la vie de tous les jours, le rayon du déplacement ordinaire d’un piéton de Montréal dépassait rarement plus d’un mille carré autour de sa résidence, exception faite de l’aller-retour souvent assez long que chacun devait effectuer pour se rendre à son lieu de travail. Les usines de guerre s’étaient installées plutôt en périphérie.

Les citadins n’aimaient pas se hasarder loin du ciment de leurs trottoirs et ne se résolvaient à franchir les ponts que pour de grandes sorties : la visite annuelle des parents à la campagne ou l’installation dans un chalet d’été pour la période des vacances. L’exception néanmoins confirme la règle. Dans les années quarante, mes tantes se souvenaient toujours avec la même surexcitation de la visite du R-100 une quinzaine d’années plus tôt.

Dans la nuit du 31 juillet 1930, les feux clignotants blancs et rouges du célèbre dirigeable immortalisé par la Bolduc avaient fait leur apparition dans le ciel montréalais et glissé entre les nuages en direction de Saint-Hubert. Au matin du 1er août, plus de 40 000 automobiles se mettaient à sa recherche en empruntant – la plupart pour la première fois – le pont de la Commission du Havre. Béni sous cette désignation administrative par Mgr Gauthier deux mois auparavant, le nouveau pont, en construction depuis 1925 et terminé depuis décembre 1929, est alors connu dans la population sous le nom que lui a donné Le Devoir. L’appellation pont Jacques-Cartier ne deviendra officielle qu’en 1934.

Dans la matinée du 1er août 1930, la Rive Sud est sous le coup d’une invasion sur deux fronts. 10 000 automobilistes montréalais font le détour par le pont Victoria et s’ajoutent aux 40 000 du pont Jacques-Cartier. Tous convergent vers l’aérodrome de Saint-Hubert et s’orientent sur le melon d’eau volant britannique qu’on aperçoit au loin dans les airs, sagement arrimé à un mât de 210 pieds érigé pour l’occasion. La présence de près d’un demi-million de personnes dans les parages provoque le premier embouteillage monstre du siècle.

Une de mes tantes, grâce à ses accointances dans le monde de la radio, pouvait se vanter d’avoir pris l’ascenseur du mât jusqu’à la nacelle des passagers du grand poisson des airs, d’où elle avait pu observer la foule qui se pressait au pied du mât d’un point de vue impérialiste – c’est-à-dire de très haut. Mais le souvenir qui l’avait le plus marqué était celui de la nuit passée à la belle étoile qui avait suivi sa visite.

Une semaine après l’événement, sur les chemins de rang aux alentours de Saint-Hubert, on retrouvait encore des voitures abandonnées par leurs propriétaires là où elles étaient tombées en panne. Mes tantes feignaient, avec une fausse candeur chaque fois renouvelée, ne pas s’expliquer comment leur sœur Bée avait pu cette journée-là se retrouver seule et abandonnée, en pleine nuit, en talons hauts, dans un clos à vaches. Qu’est-ce qui t’as pris de quitter la voiture ? À part les plages pis les salles de danse, t’as jamais aimé la nature ?

Bée qui était vieille fille et citadine de la tête aux pieds prenait autant de plaisir que ses sœurs à évoquer sa nuit du

R-100. Avec le pétillement d’un sous-entendu permanent dans l’œil, elle arguait alors qu’un coupé c’est pas d’adon pour s’allonger ! Elle avait donc accepté la proposition de son cavalier et s’était étendue avec lui au pied d’un arbre pour attendre le lever du jour. Une chance qu’on avait une grande couverte de laine parce que, vous le savez, j’ai peur des fourmis. L’incident de la plage Idéale et l’intrusion des fourmis rouges dans son costume de bain s’insérait habituellement à ce moment du récit.

Pour échapper à l’embouteillage, les naufragés avaient emprunté ce qui semblaient un raccourci. Le moteur avait brûlé tout le carburant, l’eau du radiateur s’était évaporée en fumée et la machine avait rendu l’âme au milieu des champs. Bref, pour la bonne conduite des relations amoureuses, l’automobile s’était retirée de la course en cédant la place au cours de la nature. Galant homme, le cavalier – qui de l’avis de toutes était un type swell – avait retiré son veston et l’avait glissé sur les épaules de ma tante. Tout se serait annoncé pour un mieux être à deux sous la voûte étoilée si un bosquet sombre ne s’était soudainement détaché de l’ombre et mis à grossir de plus en plus rapidement.

Les fourmis de Bée avaient pris du grade et s’étaient transformées en une bête énorme : un taureau qui se ruait tête baissée sur la tache blanche que faisait la chemise du prétendant dans la pénombre. La plus romantique des sœurs n’avait jamais compris pourquoi l’ami de cœur de Bée ne s’était pas servi de son veston pour faire peur au taureau. Dans ce cas-là, pour le voir dans le noir, ça aurait pris des clignotants comme ceux du R-100, rétorquait Bée qui était beaucoup plus terre-à-terre. De toute façon, quand on agite un chiffon devant un bœuf, ça le calme pas, ça l’excite.

Avec le taureau à ses trousses, le cavalier avait pris ses jambes à son cou en direction de l’extrémité opposée du champ et n’avait pas eu le temps de s’inquiéter de sa blonde qui fort heureusement ne l’avait pas suivi. Bée était remontée sur le chemin de rang et, en bonne fille de la ville, était partie en direction de la prochaine intersection, où, croyait-elle, elle pourrait longer le clos jusqu’au prochain rang et en revenant sur ses pas retrouver son chevalier servant avec tous ses morceaux. Elle avait estimé la distance jusqu’à la prochaine montée équivalente à celle qui sépare la rue Saint-Laurent de la rue Saint-Denis. Sauf que la logique qui prévaut à la répartition des rangs et des montées n’est pas la même qui veille à l’organisation des rues d’une grande ville.

Elle avait marché le long du trécarré pendant ce qui lui avait semblé des heures et à sa première intersection, elle avait pris le parti d’attendre que quelqu’un passe. Pour marcher sur le chemin de terre, Bée avait quitté ses talons hauts mais gardé ses bas de soie. Elle fut retrouvée vers quatre heures du matin par des maraîchers en route pour le marché Saint-Jacques. Ils l’avaient installée sur leur chargement de légumes et s’amusaient à lui apprendre une ritournelle de porte-à-porte qu’ils avaient créée pour elle. Belle fille à vendre ! / Pas trop p’tite, pas trop grande ! / Dix cennes pour des yeux doux ! / Trente sous pour un bec mou !

Bée était l’incarnation des années vingt. Grande, effilée, les hanches étroites, la poitrine garçonnière, flamboyante, elle était née pour porter un chapeau cloche et danser le charleston. Elle nous a quitté dans la jeune quarantaine d’un souffle au cœur. Mais ce matin-là, elle avait traversé le pont Victoria juchée comme une reine sur une charrette tirée par un cheval blanc. C’était comme le retour de Cendrillon ! Sauf que j’avais égaré le prince charmant. Et elle concluait d’un rire impénitent : C’est l’histoire de ma vie !

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