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Le Mario nouveau
N° 233 - octobre 2004
Le monde de Jacques Ferron
Comment on est passé de La Province au Québec
Jacques Ferron
Au masculin, avec la minuscule et l’article indéfini, québec est un mot canaille, assez ancien, qui désigne une mesure législative adoptée à la sauvette, par ruse. Notre devise, Je me souviens, en est un exemple. Alors qu’on restaurait la façade du Parlement, on la fit graver dans le ciment, au-dessus de la grand’porte, puis le ministre des Travaux publics bénignement demanda à l’Assemblée législative d’approuver la restauration. Ce fut là un Québec qu’on passa aux députés anglais et simili anglais qui, autrement, auraient bien pu s’y opposer. On en resta à cet usage de la minuscule et de l’article indéfini pendant près d’un siècle, du moins à l’intérieur du pays.

Québec avec la majuscule nommait la Province, avec la majuscule, et ce fut là une cause d’embarras pour les séparatistes d’antan, comme les Jeunes-Canada : même avec majuscule, la Province n’était pas un nom de pays et faute de ce nom pour l’identifier, comment auraient-ils pu le faire connaître dans le concert des nations ? Raymond Barbeau, qui leur succèdera, le baptisa Laurentie ; c’était probablement un nom de pays, mais, il resta fictif car la Province, cette fois, ne s’y reconnut pas.

À l’étranger, cependant, le Québec fit très tôt carrière, mais sans que nous y fussions pour rien. En 1780, un combat naval marqua l’entrée de la France dans la guerre de l’Indépendance américaine. Il eut lieu dans la Manche entre deux frégates, au large de l’île d’Ouessant. La frégate française se nommait La Surveillante, la frégate anglaise portait un nom de gloire, illustré par deux victoires récentes, l’une en 1759 contre les Français, l’autre en 1775 contre les Américains : elle se nommait Quebec. Ce fut un combat héroïque à la fin duquel vainqueurs et vaincus, réunis sur la frégate française, fraternisèrent, pendant que le Quebec flambait. Cela n’augurait rien de bon pour nous. L’intervention française ne changea rien à notre sort. Seuls les Américains seront libérés. Et le nom de Quebec continuera d’être donné à des bateaux anglais.

Dans un roman de Kipling, Capitaines courageux, qui est peut-être un des meilleurs livres qui ait été écrit sur la pêche à la morue, telle qu’elle se pratiquait sur le banc de Terre-Neuve, au début du siècle, le Québec reparaît, cette fois lié au pays, quoique mal à propos, évoqué par des marins bretons, lors de la mort d’un des leurs. Son corps est jeté à la mer pendant que l’équipage chante sur un ton très lent : La brigantine / qui va tourner / roule et s’incline / pour m’entraîner / Ô Vierge Marie / pour moi priez Dieu ! Adieu, patrie / Québec, adieu.

Ici, on en restait à la Province, même sous le fleurdelisé de Duplessis. Ce fut au début des années soixante que de la Province on passa au Québec, probablement à la suite d’une maladresse de Jean Lesage qui, durant quelques mois, s’était mis à parler de l’État du Québec. Or on avait jusque-là dit LA PROVINCE par raccourci. C’était une ellipse où à cause du genre, on retranchait le DE QUÉBEC. Si l’on avait retranché PROVINCE, il aurait fallu dire la Québec, et ce n’était pas possible. Par contre, avec l’État du Québec, cela devenait même facile. L’ellipse se fit autrement, et l’on se mit à dire enfin : le Québec, même si Jean Lesage, réprimandé par Ottawa, désolé, comprenait son erreur : que sous notre régime confédératif le Québec n’est pas un État mais une province. Il dut se corriger et revenir à l’ancien terme auquel il ne put s’empêcher d’ajouter un peu de son vent en proclamant cette province: La Belle Province. Mais la boursouflure n’empêchera pas le Québec qu’il avait par mégarde mis en usage, de le rester.

Historiette parue pour la première fois dans L’Information médicale et paramédicale, vol. XXX, no 23, 17 octobre 1978, p. 10. Avec l’aimable permission de la Succession Jacques-Ferron.

Nous vous invitons à visiter le site Jacques Ferron, écrivain (www.ecrivain.net/ferron) qui est aussi le site de la Société des amis de Jacques Ferron

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