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Le Mario nouveau
N° 233 - octobre 2004
Le monde de Jacques Ferron
L’exceptionnel met parfois mal à l’aise
Jacques Ferron
Après la guerre, la prospérité revint, mais cette femme d’ouvrier qui avait commencé d’élever sa famille durant la guerre, continua de ménager en tout, même sur ses accouchements. C’était une grande femme qui ne disait jamais rien pour rien, autoritaire et dure pour elle-même. Elle avait assez de courage et de savoir-faire pour accoucher seule, avec l’aide de son mari, et c’était toujours la nuit, pour ne pas déranger le train de la maison.

Le matin, le mari me demandait de passer, quand cela m’adonnerait, comme pour une simple visite, prenait-il soin de préciser. Ce n’était pas quand même une visite ordinaire, et, la première fois, je resterai perplexe et déconfit, sous l’impression d’être venu pour rien : qu’avais-je à faire ? Tout était fait. La femme ne disait rien ; elle me regardait comme si j’eusse été un innocent. C’est le mari qui s’occupait des pourparlers. Avec un petit sourire confus et moqueur, il admit que tout avait été fait correctement, que le bébé était en bonne santé, le cordon bien attaché. Et il découvrit l’enfant : Regardez pour vous en rendre compte.

Après le constat, qui n’était qu’une simple formalité pour eux, mais une formalité par laquelle ils devaient passer pour se mettre en loi, croyaient-ils, le mari perdit beaucoup de son assurance et s’enquit de mes honoraires. La femme ne disait rien et me regardait. Elle m’aida à me rappeler que j’avais été appelé pour une simple visite. J’en demandai le prix, soit deux piastres. Le visage du mari s’éclaira, il m’en donna trois : Prenez, prenez, ce n’est pas trop ! Le tarif de l’accouchement était alors, dans notre banlieue, de vingt-cinq à trente-cinq piastres.

À ce compte, en accouchant seule, cette femme qui en était restée aux durs temps de la crise se faisait une économie qui la payait bien pour son courage et son savoir-faire. Mais pourquoi ne pas avoir tout gardé ? C’est qu’elle n’était pas trop sûre d’avoir le droit de prendre sur elle la responsabilité de son cas, même si elle s’en jugeait capable et ne se trompait pas. Elle atteignait la quarantaine. Elle récidivera deux autres fois et je continuerai d’être accommodant en venant toucher ma quote-part qui, tout en la rassurant de son audace, montrait quand même qu’elle n’était pas une athée en médecine et reconnaissait le monopole que nous avons sur les accouchements. Elle était exceptionnelle et le resta.

Quand vint le tour de ses filles d’accoucher, elles le firent dans les normes, assistées du médecin à la maison, puis à l’hôpital où bientôt se firent tous les accouchements en même temps que la natalité baissait.

Était-ce un progrès ? À la maison, le médecin était seul de son équipe ; il devait ravaler son appréhension et conjurer les plaintes de l’accouchée pour empêcher la panique de s’emparer du reste de la maisonnée ; il devait imposer la confiance et emmener la naissance dans la délivrance de la joie. En plus d’être accoucheur, il devait régler un psychodrame.

À l’hôpital, les jeux sont renversés; c’est la femme attachée sur la table, rendue anonyme par les draps dont on la recouvre, qui est seule. Il n’y aura ni théâtre ni psychodrame. Ses plaintes ne susciteront pas de sympathie ; on les apprécie d’une oreille professionnelle. La naissance donnera au mieux la satisfaction de l’ouvrage bien faite. Le travail du médecin s’en trouve facilité ; il n’a pas de boniment à faire. Il opère tout simplement avec la main du chirurgien. L’épisiotomie est de rigueur, la césarienne en progression. Et ses résultats sont meilleurs qu’à la maison.

Je me ressouviendrai de la dame courageuse qui accouchait seule, une vingtaine d’années plus tard quand des jeunes femmes exaltées, patriotes de leur sexe et ferventes naturistes, voulurent relancer l’accouchement à domicile et vinrent demander mon assistance, étant donné qu’elles ne trouvaient rien ailleurs. J’en acceptai un cas. L’accouchement eut lieu dans les parages de la place Saint-Louis. J’y employai ma vieille recette de la tasse de café que je me fais servir, quand les douleurs expulsives ont commencé. Bien entendu, je suis à tout moment dérangé, et je me plains comme on se plaint : Elle me laissera pas finir mon café, celle-là ! De fait, je n’ai jamais fini de le boire que l’enfant est déjà né. Ce fut un accouchement réussi, mon dernier. Si je n’ai pas continué, ce fut à cause d’un roman que la mère jugea bon d’écrire sur cette naissance qui se terminait par un infanticide. À ce compte, même si ce n’était qu’un roman (l’enfant vivait, c’est l’amant qui avait déguerpi), je ne me sentais plus le cœur de me confiner dans l’exceptionnel où l’on n’est jamais tout à fait à son aise.

Historiette parue pour la première fois dans L’Information médicale et paramédicale, vol. XXX, no 24, 7 novembre 1978,

Nous vous invitons à visiter le site Jacques Ferron, écrivain (www.ecrivain.net/ferron) qui est aussi le site de la Société des amis de Jacques Ferron

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