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Le Mario nouveau
N° 233 - octobre 2004
Il est important de jeter un nouveau regard sur les manoeuvres fédérales utilisées contre le Québec lors de la campagne référendaire de 1995.
La disparition de Chrétien aurait été providentielle
Pierre Dubuc
Quelques jours après le référendum de 1995, Aline Chrétien, l’épouse du premier ministre, entend au cours de la nuit des pas dans le couloir adjacent à sa chambre à coucher. Elle se lève, s’approche de la porte et voit un homme tenant un couteau. D’un geste brusque, elle ferme et verrouille la porte, réveille son mari qui appelle immédiatement les services de sécurité du 24 Sussex. Puis, Jean Chrétien s’empare d’une lourde sculpture esquimaude qu’il brandit comme une arme en attendant les agents de la GRC qui mettent un temps considérable avant d’arriver.

Finalement, l’homme au couteau est appréhendé. Il se nomme André Dallaire. C’est, nous a-t-on dit, un séparatiste pur et dur qui pensait que l’assassinat du premier ministre ferait de lui un héros.

Dans la biographie qu’il a consacré à Jean Chrétien, le journaliste Lawrence Martin raconte comment la GRC a volontairement minimisé l’événement, le réduisant à un simple acte de vandalisme. Malgré les déclarations de Jean Chrétien se disant victime d’une tentative d’assassinat – ce qui était bel et bien le cas – les journaux ont banalisé l’événement ou s’en sont amusés. Quant au présumé assassin, André Dallaire, il fut rapidement libéré après une brève évaluation psychiatrique.

Dans n’importe quel autre pays, cet attentat aurait été traité avec le plus grand des sérieux d’autant plus qu’il survenait dans le contexte national encore survolté du référendum et seulement quelques jours après l’assassinat du premier ministre israélien Yitzhak Rabin.

Pourquoi revenir aujourd’hui sur ce non-événement ? Parce que, dans le cadre des discussions en cours sur la stratégie référendaire, il est important de jeter un nouveau regard sur les manœuvres fédérales utilisées contre le Québec lors de la campagne référendaire de 1995.

Dans le texte qu’il a publié au mois d’août dans La Presse, Jacques Parizeau démontre que le fédéral n’a jamais respecté les règles du jeu en 1995. Plus de 54 000 personnes ont voté sans avoir la carte-soleil et des juges des autres provinces ont été appelés à venir au Québec assermenter en vitesse des immigrants pour qu’ils puissent avoir le droit de vote.

Alors que les budgets autorisés des camps du Oui et du Non étaient limités à 5 millions $, Chuck Guité a dépensé 8 millions seulement pour louer tous les panneaux-réclames du Québec et M. Parizeau évalue à 23 millions $, au bas mot, le coût du love-in du samedi précédent le référendum.

D’autres faits troublants – que M. Parizeau n’évoque pas – ont été révélés au cours des dernières années. Le journaliste Lawrence Martin nous a appris que le ministre de la Défense, David Collenette, s’apprêtait à envoyer l’armée protéger les édifices fédéraux en cas de victoire du Oui.

De plus, lors d’une de ses dernières entrevues avant de quitter la vie politique, Jean Chrétien a reconnu, en réponse à une question d’un journaliste de Radio-Canada, que l’armée canadienne avait retiré du territoire québécois, la veille du référendum, tous les F-18, sauf deux, le minimum requis par Norad. « L’armée a des plans sur tout », a déclaré M. Chrétien pour expliquer cette décision.

Un relâchement inexplicable de la protection de la résidence du premier ministre faisait-il partie « des plans » de la GRC ? Rien ne permet de l’affirmer, mais l’initiative d’un séparatiste québécois pour assassiner Chrétien pendant « un moment d’inattention » de sa garde rapprochée tombait à point nommé pour en imputer la responsabilité aux souverainistes québécois. Et le prétexte était tout trouvé pour provoquer une crise majeure et refaire le coup de la crise d’Octobre 1970 ! À moins qu’encore une fois, tout ça soit le fruit du hasard qui comme la tour de Pise penche toujours du même côté.

Souvenons-nous du contexte. Jacques Parizeau venait de démissionner et un Lucien Bouchard extrêmement populaire s’apprêtait à prendre les commandes. Allait-il déclencher, à brève échéance, un autre référendum ? Ottawa le craignait. D’autant plus que les sondages donnaient maintenant le Oui largement majoritaire.

Chose certaine, la disparition soudaine de Chrétien aurait été providentielle pour les fédéralistes et catastrophique pour les souverainistes. Chrétien devait son poste à sa capacité de « mettre le Québec à sa place » et n’avait plus la cote. Dans ses Mémoires, l’ambassadeur américain James Blanchard l’accuse d’avoir pris le référendum à la légère et le méprise pour avoir fondu en larmes devant son caucus, une semaine avant le scrutin, certain de la défaite.

Quand, au lendemain du référendum, Chrétien veut y aller de concessions constitutionnelles au Québec, comme il s’y était engagé, le premier ministre Mike Harris et le chef de l’Opposition Preston Manning, se faisant les porte-parole de l’élite canadienne-anglaise, lui disent que le temps de la politique de « l’apaisement » à l’égard du Québec est terminé et que le Plan B est maintenant à l’ordre du jour.

Quelques semaines plus tard, dans son message du Nouvel An, Chrétien déclare que « si le Canada est divisible, le Québec l’est aussi ». Lawrence Martin affirme que, selon de proches conseillers de Lucien Bouchard, c’est la menace de partition qui aurait fait reculer ce dernier. Puis, Jean Chrétien recrute Stéphane Dion et demande l’avis de la Cour suprême sur la sécession du Québec, ce qui va donner la Loi sur la Clarté.

Nous sommes donc tout à fait d’accord avec Jacques Parizeau lorsqu’il déclare, tirant les leçons de l’expérience du dernier référendum et du nouveau contexte établi par le Plan B, que « la partie n’est pas jouable » selon le scénario de 1995.

Devant cette nouvelle donne, reprenant à son compte les thèses de Robert Laplante, le directeur de l’Action nationale, M. Parizeau propose que le Parti québécois se présente aux prochaines élections en demandant le mandat de réaliser la souveraineté, parce que, de toute façon, les fédéralistes feront de ce rendez-vous électoral un « scrutin référendaire ». « La vraie bataille, nous dit M. Parizeau, c’est la prochaine élection. » Une bataille où le fédéral se permettra tous les coups vicieux possibles et nous venons de voir jusqu’où cela pourrait aller.

Ironie de l’histoire, souligne M. Parizeau, les règles du parlementarisme britannique nous sont plus favorables que les règles d’une consultation populaire. Que les majorités libérales des comtés anglophones surclassent les majorités péquistes des comtés francophones ne leur donnent pas plus de députés. De façon tout à fait légitime, le Parti québécois peut prendre le pouvoir avec aussi peu que 42 % des suffrages – comme cela s’est déjà produit – et enclencher le processus devant mener à la souveraineté.

Bien entendu, un référendum sera toujours nécessaire pour que le Québec puisse proclamer son indépendance. Mais, une fois au pouvoir, les souverainistes pourront utiliser l’appareil d’État québécois pour compenser jusqu’à un certain point un rapport de force toujours favorable à Ottawa.

Robert Laplante propose qu’un gouvernement du Parti québécois crée une citoyenneté québécoise et mette en place une cour constitutionnelle québécoise. SPQ Libre demande que le nouveau gouvernement investisse massivement dans Télé-Québec pour créer une radio nationale et une chaîne de télévision continue nationale.

Dans cette perspective, l’élection du Parti québécois enclenche le processus référendaire et ce dernier est exécutoire. Le référendum n’est plus le point de départ, mais bien le point d’arrivée. Le Québec vote Oui, il devient le lendemain un pays.

Des gens, comme Laplante, suggèrent que le référendum porte sur une constitution québécoise, d’autres sur la souveraineté. Chaque approche a ses avantages et ses inconvénients et le débat en cours permettra de trancher.

Chose certaine, trois faits sont acquis. Premièrement, il faut en finir avec l’étapisme et l’attentisme. Deuxièmement, la prochaine élection sera la véritable bataille. Troisièmement, la seule force des souverainistes contre les puissances de l’argent et des coups fourrés du fédéral, repose sur la profondeur de leurs convictions, leur mobilisation et le travail d’organisation.

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