L'aut'journal
Le vendredi 20 juillet 2018
édition web
L'aut'journal
archives
Retourner à L'Aut'Journal au
jour le jour

Recherche
accueil > l’aut’journal > archives > sommaire > article
Le Mario nouveau
N° 233 - octobre 2004
Les deux solitudes de la gauche
Le NPD et le Bloc ont une occasion d’exercer une influence réelle sur les Libéraux
Buzz Hargrove*
Une chose extraordinaire s’est produite au Conseil conjoint des Travailleurs canadiens de l’automobile (TCA) qui a eu lieu récemment à Montréal. Plus de 800 délégués élus par différents lieux de travail au pays ont eu l’occasion d’entendre une allocution de Gilles Duceppe, chef du Bloc Québécois (et syndicaliste de longue date, soit dit en passant). Je me demandais bien comment nos syndicalistes de la base allaient réagir au discours de ce souverainiste déclaré.

Eh bien, ils ont réservé à Duceppe une triple ovation debout. Ce nouveau respect qu’ils éprouvent à son égard vient du dévouement dont il a fait preuve ces dernières années dans la défense de plusieurs dossiers progressistes et ouvriers (prestations de chômage, loi anti-briseurs de grève, politique de développement industriel et opposition à la guerre en Irak).

Nos dirigeants locaux sont le sel de la terre, des Canadiennes et Canadiens passionnés jusqu’au plus profond de leur âme. D’ailleurs, il y a près de vingt ans, c’est la volonté d’indépendance des membres canadiens qu’est né le syndicat des TCA. Qu’un souverainiste bénéficie d’un accueil aussi chaleureux de la part de nos délégués est un signe révélateur d’un changement d’attitude de la gauche du Canada anglais vis-à-vis du Québec.

La gauche canadienne a fait l’expérience, elle aussi, des « deux solitudes ». On ne peut pas vraiment dire que les efforts des progressistes du Canada anglais et du Québec ont convergé au fil des ans. La gauche québécoise considérait très majoritairement l’indépendance comme une condition préalable à l’obtention des politiques économiques et sociales plus progressistes. Le Canada anglais s’attachait à défendre l’indépendance canadienne contre le libre-échange et la mondialisation et ses efforts n’ont pas eu beaucoup d’échos au Québec. Selon moi, au Québec comme dans le reste du Canada, la gauche était affaiblie par son incapacité générale à se trouver une cause commune.

Cette situation a commencé à évoluer, même avant les élections. Au Québec, la gauche cherche à se donner une voix plus efficace au sein du mouvement indépendantiste, qui n’est pas toujours respectueux des principes ouvriers et sociaux.

Avec l’avènement d’un gouvernement minoritaire, le NPD et le Bloc Québécois ont aujourd’hui une occasion d’exercer une influence réelle sur les Libéraux fédéraux – à condition de travailler ensemble. La gauche a une influence majeure sur la campagne électorale. Elle a même amené les Conservateurs de Stephen Harper à défendre notre système national de santé. Elle a aussi obligé les Libéraux à proposer un plan national de services de garde.

Sur le plan des résultats électoraux, la « gauche » a clairement été gagnante : combinés, le NPD et le Bloc ont accru leurs votes de dix points de pourcentage, alors que les Libéraux et les Conservateurs ont perdu du terrain. Il faut maintenant traduire ces résultats électoraux en victoires législatives dans des dossiers progressistes clés (comme l’assurance-maladie, les services de garde, le protocole de Kyoto et la paix). Pour ce fait, il faut un nouveau partenariat entre la gauche du Québec et celle du Canada anglais.

En guise de première étape, Jack Layton (qui s’est aussi adressé à nos délégués à Montréal et qui a reçu un accueil tout aussi chaleureux) et Gilles Duceppe devraient s’entendre sur une courte liste de priorités communes et œuvrer à faire adopter des lois dans ces domaines.

En acceptant que le Québec crée ses propres programmes dans ces dossiers clés (comme ce fut le cas du RRQ), on pourrait réconcilier l’objectif de la gauche pour un élargissement du rôle social du fédéral avec l’objectif du Québec pour une plus grande autonomie. Et en exerçant conjointement une influence législative réelle, les deux partis pourraient envoyer à leurs partisans un message fondamental attendu depuis longtemps : la politique de la gauche peut vraiment faire une différence. Le premier ministre Paul Martin a aussi été invité à s’adresser à nos délégués, mais il a été dans l’incapacité d’accéder à notre demande.

À plus long terme, il serait avantageux d’élargir cette collaboration stratégique à court terme pour former un partenariat plus profond et plus permanent. Par exemple, je vois mal pourquoi il faudrait s’acharner à présenter toute une équipe de candidats NPD au Québec. Je sais que certains se plaignent que le Bloc n’est pas assez à gauche, et je suis d’accord, mais on entend souvent la même plainte à l’égard du NPD aussi.

Toutefois, la solution n’est pas d’espérer qu’un parti fédéraliste dont les appuis au Québec ont toujours été faibles parvienne un jour à faire d’importantes percées chez des électeurs québécois férus d’indépendance. Si le NPD et le Bloc entretenaient une certaine collaboration électorale, leur collaboration législative à la Chambre des communes aurait plus de mordant.

Bien entendu, une ouverture nouvelle à la collaboration avec la gauche souverainiste suscitera de la controverse, notamment au sein du NPD. Rappelons, à titre d’exemple, que certaines figures en vue du parti ont critiqué Layton sur la loi sur la clarté (même si Layton, contrairement à ceux qui l’ont critiqué, a adhéré à la politique officielle du parti, et même si l’affirmation voulant que la Loi sur la clarté a « démoli » le séparatisme, elle a elle-même été démolie par le triomphe du Bloc).

Il faut faire face à la réalité politique. La gauche occupe présentement 73 sièges à la Chambre des communes (19 pour le NPD et 54 pour le Bloc). Mais tant qu’elle restera embourbée dans les deux solitudes, elle ne réussira pas à faire le dixième de la différence qu’elle pourrait faire.

Ce défi d’un partenariat véritable entre le Québec et le reste du Canada ne s’adresse pas seulement aux deux partis de la gauche : c’est toute la communauté de la gauche qui doit le relever. Au sein du mouvement ouvrier, nous l’avons relevé, avec d’assez bons résultats. Par exemple, le syndicat des TCA a son aile québécoise autonome (qui a appuyé le Bloc aux dernières élections, tandis que le syndicat national a appuyé le NPD). Ainsi, nos membres québécois sont maîtres chez eux. Mais, de part et d’autre, nous sommes plus forts que si les travailleuses et travailleurs québécois avaient dissocié leurs efforts des nôtres.

Un Canada uni et engagé envers la justice économique et sociale pour tous ses citoyens et citoyennes renforcerait sans doute l’engagement de la population du Québec vis-à-vis du Canada.

*Directeur canadien des TCA

Retour à la page précédente

Partager cet article Imprimer cet article


 


Réseau Média
© l'aut'journal 2002
 
l'aut'journal sur le web
L'aut'journal sur le Web a
été réalisé par Logiweb.