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Le Mario nouveau
N° 233 - octobre 2004
Quand le pet et les excréments remplacent la culture
CRTC et psychiatre ont du Radio-Canada sur la planche
Victor-Lévy Beaulieu
Le CRTC oblige la station radiophonique CHOI-FM de Québec à fermer ses portes pour abus de langage, indécences dans les propos et grossièretés dans les images, notamment de la part de Jeff Filion qui s’amusait à péter en ondes le jour des funérailles de Jean-Louis Millette et durant un témoignage d’Andrée Lachapelle.

Dès l’annonce faite par le CRTC, les journaux de Québec se remplissent de publicités mettant en cause la liberté de l’information, Jean Charest et Mario Dumont prennent la défense de CHOI-FM, cinquante mille personnes descendent dans la rue en scandant le nom de Jeff Fillion comme s’il était un héros national.

Pendant ce temps, la Société Radio-Canada met la hache dans sa chaîne dite culturelle, la remplaçant par une radio musicale à diffusion continue, sans animateurs ni commentateurs. Le CIEL-FM de Jean-Pierre Coallier renaît en quelque sorte, les questionnements en moins et la mise en contexte disparue : le vide de la pensée, presque sidéral, au nom d’une musique altermondiste et suffisante par elle-même, d’où l’absence de réflexion même nominale.

Il est clair qu’en agissant ainsi, la Société Radio-Canada contrevient au mandat qui est le sien, verse dans la facilité et l’incompétence, pour ne pas dire dans la trahison tout court. Pourtant, le CRTC n’a absolument pas réagi, sans doute parce que ça ne touchait que les Québécois francophones, le Canada anglais gardant, telle qu’elle a toujours existé, sa chaîne dite culturelle. Quelques artisans protestèrent, quelques éditorialistes s’en mêlèrent, mais davantage pour la forme que pour le fond. Inutile d’ajouter qu’il n’y eut pas dans les rues de Montréal de manifestations contre le hold-up radio-canadien, et ni Jean Charest ni Mario Dumont n’en devisèrent devant les caméras et auprès du CRTC. Ce n’est pas seulement catastrophique et scandaleux, mais profondément affligeant puisque ce sont nos rapports intimes avec la culture, la nôtre, qu’on assassine ainsi.

Il est clair dans mon esprit que la chose ne se fait pas par inadvertance de la part de nos mandarins fédéraux. Depuis vingt ans, nous pouvons dire que notre culture est véritablement nationale, qu’elle occupe tous les champs du discours grâce à une créativité qui a peu d’autres exemples à nous donner, aussi probants, ailleurs dans le monde. Or, une culture doit être diffusée si on ne veut pas qu’elle se mette à tourner en rond et à s’étioler avant de mourir de sa belle mort. Le passé est plein de ces cas-là de génocide culturel.

Tandis que le gouvernement fédéral ne cesse pas de nous parler de la diversité culturelle, il pratique dans les faits une politique d’exclusion. Et cette politique-là d’exclusion, ce sont nous les Québécois francophones qui en subissons les conséquences par détournement de la pensée au nom d’un pragmatisme et d’une rationalité qui n’existent nulle part. « La chaîne culturelle coûtait trop cher et trop peu de monde l’écoutait », a dit son président, Sylvain Lafrance, pour en justifier le démembrement. Si on pousse cette logique-là jusqu’au bout, on peut le paraphraser en écrivant : « Les minorités coûtent trop cher et trop peu de monde s’y intéresse. »

Il faut dire que durant les dix dernières années, les administrateurs de la chaîne culturelle de Radio-Canada ont tout fait pour en pervertir la pertinence et l’originalité : coupures dans les budgets, particulièrement ceux qu’on attribuait aux régions qui furent ainsi forcées de cesser de produire, centralisant à Montréal et pour Montréal seule les subventions fédérales, comme si le reste du Québec, qui compte pourtant pour la moitié de la population, n’avait plus aucun droit sur une radio qui devrait pourtant lui appartenir autant que les auditeurs de la métropole.

La province éliminée de la chaîne dite culturelle, on en modifia la programmation, soit-disant par manque de moyens. Pour ne donner qu’un exemple, je cite le cas des grandes entrevues bien menées et bien réalisées qu’en un temps pas si lointain on pouvait entendre à Radio-Canada, avec toutes sortes d’artistes et d’artisans travaillant à rendre notre culture dans ses grosseurs. Je pourrais aussi parler des pièces de théâtre, des journaux d’écrivains, des récits de voyage qu’on y diffusait, et qui remportaient nombre de prix, aussi bien au Canada qu’à l’étranger, de même que toute l’attention qu’on accordait grâce à Michel Garneau à la jeune littérature. Dorénavant, ne serait-ce que pour vous informer, adressez-vous ailleurs, Radio-Canada ne faisant plus état de notre singularité culturelle.

On voudrait abolir notre être identitaire qu’on ne s’y prendrait pas autrement. Que le CRTC ne soit pas intervenu dans cette sordide affaire, que la presse n’ait guère manifesté d’appuis aux artisans congédiés cavalièrement par Radio-Canada, que les groupes de pression, par ailleurs si rapides sur la détente, se soient confinés au silence, tout cela dit bien notre lâcheté intellectuelle et le peu de cas que nous faisons du meilleur de nous-mêmes, de notre inventivité et de notre génie créatif. Car il y a quelque chose de suicidaire dans notre façon de réagir à la fermeture de CHOI-FM d’une part et notre façon de ne pas réagir au démembrement de la chaîne dite culturelle de Radio-Canada d’autre part.

Tout se passe en effet comme si nous voulions conserver, protéger et défendre ce que notre société a de plus kétaine, de plus malodorant, de plus grossier et de plus sensationnel au détriment de ce que représente fondamentalement la culture, cette tentative de rendre l’homme meilleur qu’il ne l’est et plus beau que dans le simple quotidien de sa vie. Ce choix pourrait expliquer à lui seul que Michèle Richard n’a qu’à chier sur la moquette dans une chambre d’hôtel pour que ça devienne une affaire nationale dans les journaux, à la radio et à la télévision. Des excréments comme substituts culturels, pour ne pas dire en guise de culture tout court. J’y trouve là ce qu’on peut reprocher de pire à nos médias en général et particulièrement à la nouvelle radio et à la nouvelle télévision de Radio-Canada : l’omniprésence du fait divers. Si on n’a plus prétendument d’argent pour y parler un tant soit peu de notre culture, on envoie aux quatre coins du Québec reporters et caméramen interviewer n’importe qui passant au feu ou ayant son sous-sol inondé ; on y mêle les voisins, les connaissances, le curé, le psychologue et le policier, chacun y allant d’un boniment dénué de tout intérêt.

Je ne suis pas certain que la démocratisation à ce point-là des ondes, surtout quand elles doivent être un service public comme celles de Radio-Canada, est porteuse de rêves véritables, ne serait-ce que ceux qu’une société dite normale devrait rendre signifiants et non pas totalement débiles, même si tout le monde en parle.

Aussi bien pour la radio que pour la télévision, Radio-Canada ne respecte plus rien du pourquoi de sa création ; et notre société d’État qui a beaucoup contribué à note émancipation collective est en train de faire de nous de simples consommateurs pervertis, consentants et silencieux, ce qui démocratiquement parlant est toujours de mauvaise augure pour n’importe quelle société qui s’y adonne dans tant d’inconscience.

Le CRTC ferait bien d’y voir et le psychiatre aussi. Ce n’est pas la besogne qui va leur manquer.

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