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N° 232 - septembre 2004
Mon premier portulan
Le chemin des cerises perdues
Jean-Claude Germain
Dans le fond de l’air de la route du Sud, il y avait ce grain de folie et de liberté des terres éloignées qui avait toujours attiré mon voyageur de père. Comme ces capitaines au long cours qui s’arrêtent soudainement un jour dans une île sauvage pour ne plus la quitter, le coureur de routes avait mis fin à son va-et-vient incessant pour s’établir marchand derrière un comptoir.

Il avait troqué le roulis du grand large pour la bougeotte sur place comme on dit d’un bateau à l’ancre. Je devais avoir dix ou douze ans et mon enfance voyageuse était terminée. Le havre qu’il avait repéré pour devenir son propre bourgeois était un microcosme du free for all généralisé qui portait le nom de Ville Jacques-Cartier. Notre poste de traite était une zone de libre-échange au carrefour de trois frontières, celle de Montréal-Sud, celle de Saint-Josaphat, une paroisse de ville LeMoyne, et celle de Saint-Lambert.

Si Saint-Lambert n’avait pas été une ville assoupie, elle aurait ambitionné d’être le Westmount de la Rive Sud. Mais elle se contentait d’être une ville Mont-Royal au petit pied. Sa clôture n’était pas visible à l’œil nu. Le mur était pour une partie un long ruban de cerisiers qui masquait un vaste marais et pour l’autre le tapis vert des gazons du Golf municipal, interdit aux non-membres sous peine d’amende. Comme la plage municipale d’ailleurs qui donnait sur le fleuve au pied des remparts qui protégeaient l’ancien Mouillepied des crues printanières.

La ligne de démarcation entre l’hypocrisie victorienne et le sans-gêne des ti-casses se trouvait au milieu de la chaussée du chemin Tiffin. Une montée qu’on avait baptisée le chemin des cerises du fait qu’elle avait la faveur des amoureux d’au moins quatre villes. Entoucas, y s’est perdu plus de cerises dans les fossets qu’y en a jamais eu dans les branches ! se plaisait à répéter mon père. Qui sait si ça ne datait pas du temps de Lambert Closse ? De toute façon, les susdites cerises étaient immangeables, pâteuses et surettes. Le goût de p’tit péché qu’elles laissaient dans la bouche était conforme à ce que les prédicateurs du temps décrivaient comme l’arrière-goût des plaisirs défendus.

Les amoureux, en revanche, dans leur état naturel, avaient le bec sucré. Le commerce paternel, tout à la fois épicerie, restaurant, boucherie et mini-ferronnerie, était situé à mi-chemin du gazon vert qui prohibait le trépassement et de la cerise à l’air libre qui l’encourageait. L’été, les couples s’amenaient à pied ou à vélo, du milieu de l’après-midi à tard dans la soirée. Plusieurs s’arrêtaient à notre comptoir.

J’avais observé qu’à l’aller, les gars se crinquaient au Pepsi et leurs blondes à la crème glacée. Au retour, pour se requinquer, c’était l’inverse : un cornet à deux boules pour le coq et un crime-soda pour sa conquête. Je n’arrivais pas à comprendre pourquoi les amoureuses étaient soudainement pimpantes et radieuses alors que leurs cavaliers avaient l’œil terne, la fale basse et l’air tout débiné. Je m’en étais ouvert à mon père. T’as vu leur gabarit ! m’avait-il répondu. Faire du bicycle ça prend déjà tout leur p’tit change… fait que… Un non sequitur québécois qui comme je l’ai découvert plus tard en faisant mes études classiques se traduit en latin par post coïtum animal tristis est.

On changeait de ville en traversant la rue. Sur sa partie habitée, Jacques-Cartier alignait une quinzaine de maisons pour une seule à Saint-Lambert. Un cottage typique en briques rouges où demeurait un vieil Anglais bourru et peu liant qui incidemment était le père du peintre Stanley Cosgrove. Bien qu’il fut pendant longtemps le seul habitant, la municipalité n’en veillait pas moins à sa sécurité. De la rue Green à la rue Logan, on avait donc planté en bordure des lopins en friche quatre ou cinq bornes d’incendie qu’on avait surélevées de deux ou trois pieds pour pouvoir les localiser rapidement dans les hautes herbes ou sous la neige. Ce qui fait qu’été comme hiver, dans la verdure comme dans la blancheur, les habitants d’en face avaient toujours ces foutues tachetures rouges dans le champ de vision pour leur rappeler qu’eux, ils n’avaient pas l’eau courante.

Quoi de plus naturel donc lorsqu’un feu se déclarait que de faire appel au service d’incendie relié aux dites bornes. La majorité des pompiers de Saint-Lambert étaient volontaires. Pour ne rien vous cacher, il était préférable que les incendies éclatent avant l’heure du dîner parce qu’en début d’après-midi, un bon nombre des sapeurs amateurs vaguaient entre deux vins. Ce qui donnait souvent un air de Keystone Kops à leurs interventions. On racontait que dans la fumée de l’action, un des volontaires avait littéralement pris le feu à brasse corps. Déjà réchauffé, il était entré dans une maison en flammes pour en ressortir quelques minutes plus tard avec la fournaise à l’huile Coleman dans les bras. Heureusement, elle était éteinte.

Parle parle, jase jase pis pendant ce temps-là la maison brûle ! Mais tout n’est pas perdu ! On entend la sirène et la cloche qui se rapprochent ! Sitôt les voitures de pompiers immobilisées, la joyeuse compagnie se lançait dans toutes les directions. Et pendant que le capitaine descendait lentement de son camion pour s’arrêter au milieu de la chaussée, les volontaires de Saint-Lambert s’occupaient à dérouler les boyaux et les raccorder aux bornes d’incendie. Le casque bien enfoncé sur la tête, la lance et la gaffe au poing, toute l’escouade était sur le pied de guerre et n’attendait plus qu’un mot pour monter à l’assaut du sinistre. We’re ready, chief ! Mais le chef lui n’était pas prêt ! On a un gros problème !

Pour la famille abasourdie qui observe la soudaine immobilité des pompiers, un nouveau revers de fortune pire que la tragédie en cours s’apprête à les frapper. Qu’est-ce que vous faîtes ? Avez-vous été changés en statues de sel ? hurle la mère à toute la compagnie. C’qu’on fait c’est qu’on peut rien faire ! Vous êtes du mauvais bord de la rue ! lui rétorque le chef des pompiers qui n’a pas bougé du centre de la chaussée. P’tête mais…mais… vous allez pas laisser brûler note maison quand… quand… quand même ? toussote un petit homme maigre comme un casseau. C’est le père de la trâlée d’enfants en queue de chemise qui l’entoure. Mais pour le représentant de la Perle du Saint-Laurent la compassion n’est pas au programme. Si vous n’êtes pas prêts à payer 500 piasses pour qu’on éteigne votre feu, le règlement nous barre les bras, laisse-t-il tomber imperturbable.

Au même moment les vitres de la maison embrasée explosent sous la chaleur, les flammes jaillissent par les fenêtres et le feu court le long des corniches dans un vrombissement de flammèches et d’étincelles. Inutile de s’attarder au spectacle. Les pompiers de Saint-Lambert avaient au moins la décence de quitter les lieux sans tambour ni trompette. Voir sa propre maison se consumer sous ses yeux de la toiture au solage, estimait-on, est une douleur intime qui se doit d’être respectée. À condition de la vivre en famille sur son côté de la rue ! Les policiers de Saint-Lambert demeurés sur place pour rétablir la circulation se chargeaient de rappeler aux curieux, aux voisins et aux amis des sinistrés que les attroupements étaient interdits sur le versant des bornes-fontaines.

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