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N° 232 - septembre 2004
En écho de la voix de Jean Dominique
Sa fille réclame justice pour l’Agronome
Ginette Leroux
On a tout essayé : nous grillager, nous enfoncer, nous électrocuter, nous noyer, nous siphonner. Il y a plus de cinquante ans que cela dure et il n’y a pas de raison que cela cesse », lance Jean Dominique, sur les ondes de Radio Haïti Inter, suivi du grand rire sonore qui le caractérise. « On peut encore essayer de nous écraser, de nous mitrailler, de nous circonvenir, de nous calomnier, de nous acculer, de nous séduire, de nous acheter, de nous vider, de nous... déformer, continue-t-il, d’une voix aux accents dramatiques, coupée cette fois d’un rire provocateur. Il y a plus de cinquante ans que cela dure, y a-t-il une raison pour que cela cesse ? Oui, affirme-t-il, une : il faut que les choses changent en Haïti. »

Dans ce message stoïque et percutant reproduit dans « L’Agronome (The Agronomist) », le documentaire du réalisateur américain Jonathan Demme, se résume l’œuvre héroïque de Jean Dominique, journaliste et commentateur politique le plus populaire d’Haïti jusqu’à son assassinat le 3 avril 2000.

Nous avons rencontré sa fille Jan J. (Gigi) dans les bureaux de l’aut’journal pour parler du combat de son père, du film et de la Fondation « Eko Vwa Jean Dominique ».

Présenté à Montréal en mars 2004, le film réalisé par le créateur, notamment du Silence des agneaux et de Philadelphie, trace le portrait de cet agronome devenu journaliste, un homme fort et émouvant, attachant et charismatique au verbe franc et accusateur.

Aux commandes de Radio Haïti Inter, soutenu par l’indéfectible Michèle Montas, sa compagne et alliée de tous les combats, Jean Dominique offre à ses compatriotes une radio libre qui diffusera une programmation en créole – une première en Haïti – des sujets traitant de l’actualité internationale. La station, acquise en 1968, prendra le parti d’informer pour éduquer et former la population haïtienne.

Sa profession de foi, ardente et sans faille, malgré deux exils forcés en 1981 (avec sa femme Michèle, arrêtés et expulsés par le régime de Jean-Claude Duvallier) et en 1991 (le couple fuyant le pouvoir aux mains des militaires), n’a eu de cesse qu’au jour du lâche assassinat dont il fut victime.

Par la suite, se développera un mouvement de solidarité à l’intérieur même des associations paysannes dont il s’était de plus en plus rapproché au cours des dernières années de sa vie. « Nous voulons être l’écho de sa voix », lance Charles Suffrard, coordonnateur de la plus importante association paysanne du pays, le jour même des funérailles. De ces paroles vivement émotives naîtra la Fondation « Eko Vwa Jean Dominique ».

Deux objectifs fondamentaux sont à l’origine de la Fondation. D’abord que ce crime ne reste pas impuni. « De cette façon, explique Gigi, elle sert de caisse de résonance aux groupes de pression voulant obtenir justice pour l’homme lâchement assassiné. » Aussi, pour ces gens, il est primordial de poursuivre les idées de Jean Dominique dans la voie qu’il s’était tracée. Celle des droits de l’homme, de la justice, de l’égalité, des valeurs démocratiques.

Concernées et engagées, une vingtaine de personnes forme le noyau dur de la Fondation avec à sa tête Michèle Montas, sa fille Gigi, et Nadine Dominique, la sœur cadette.

« Le film de Jonathan Demme est un outil de combat extraordinaire », commente Gigi. Tout de suite après l’assassinat, le cinéaste a senti l’urgence de produire son film. Régulièrement, il a fait parvenir en Haïti des cassettes de son travail qui ont été projetées sans attendre.

« Ce qui a permis de prendre le pouls de la détérioration politique du pays, affirme la fille de Jean. Alors qu’il était facile de trouver une salle gratuite pour les premières projections et que des foules attendaient à la porte, graduellement, d’année en année, c’est devenu plus difficile », poursuit-elle.

Le 3 avril 2002, c’est sous haute surveillance qu’il a été montré. « On a cru qu’on y arriverait pas. On a même dû fouiller les gens pour assurer leur sécurité, autant à Port-au-Prince qu’en province, là où la répression met plus de temps à arriver », raconte-t-elle.

L’accueil extraordinaire qu’a obtenu le film chez les Haïtiens en a certainement influencé le traitement. Les gens étaient curieux de l’histoire de cet homme qu’ils connaissaient mais, surtout, ils ont été touchés par l’histoire d’Haïti des cinquante dernières années que relate ce film.

Une histoire récente, mais occultée particulièrement chez les jeunes de 18 à 20 ans. Comme dans tout pays de répression, les parents n’ont pas eu le temps, la vie ayant été trop dure et l’école incapable de faire son travail, sans bibliothèque ni centre de recherche. La mémoire orale pervertie pendant la dictature crée la peur de parler.

« Michèle Montas et moi sommes parties d’Haïti suite à l’attentat dont elle a été la cible le 25 décembre 2002 et qui a coûté la vie à son garde du corps », dit Gigi. L’une optant pour New York et l’autre pour Montréal. Consciente de l’impact du film, une « arme légale » pour combattre les dérives fascisantes des gouvernements successifs qui ont tenté d’étouffer la liberté de presse en Haïti et bâillonné ses compatriotes, pendant de nombreux mois la femme de Jean Dominique a parcouru les festivals et assisté aux projections-débats aux côtés de Jonathan Demme.

Jan J. Dominique, quant à elle, a retrouvé à Montréal parents et amis. Elle y avait séjourné en 1970 et étudié à l’Université de Montréal avant d’être engagée à la CSN. Ayant mis de côté, pour l’instant, son métier de journaliste radiophonique pour des raisons évidentes, elle reprend vie et parole dans l’écriture. L’écrivaine qui a publié deux romans et un recueil de nouvelles travaille à la réédition de ses livres, une coédition CSN et Remue-Ménage.

Retourner en Haïti ? Les deux femmes y pensent. « Je sais que ça va prendre du temps. Ce n’est pas possible que les choses ne finissent pas par aller mieux », croit Gigi, à la fois optimiste et réaliste. « Et quand je vois mon fils qui a vécu des choses encore plus terribles que moi, quand je l’entends me dire qu’il veut retourner en Haïti, je suis ébahie et me dis que tout n’est pas perdu. »

Y a-t-il lieu d’espérer ? « Il faut cesser de croire que les pays et les peuples ne meurent pas. Ce n’est pas vrai. Un pays peut mourir, un peuple aussi. Il ne faut donc pas que ça arrive. Il faut que ça change, il le faut absolument », conclut-elle, avec un sourire confiant. On croirait entendre son père, Jean Dominique.

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